Les carences nationales de l’État post-colonial (Mamadou SY Albert)

Depuis l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale en 1960, l’État post-colonial se heurte à des difficultés notoires en matière de respect des libertés individuelles et collectives, d’une part, et de résolution des besoins des travailleurs, des populations, singulièrement les besoins éducatifs et économiques de la jeunesse scolarisée et non scolarisée, d’autre part. Deux carences nationales majeures.

La seconde alternance survenue en mars 2012, ne fait guère exception dans sa conduite des affaires publiques à une règle quasi établie : l’emprisonnement arbitraire de ceux qui ont manifesté contre la hausse de l’électricité devant le Palais de la République et la menace à peine voilée contre les travailleurs de la Sde et les syndicats en posture d’aller en mouvement au cours de cette année, constituent des exemples. Ils traduisent des défaillances structurelles de la démocratie pluraliste.

Guy Marius Sagna, Dr Babacar Diop et leurs compagnons contestataires de la hausse du prix de l’électricité devant le Palais de la République, sont arrêtés et mis en prison. Les arguments servis à l’opinion publique par les hommes de loi, évoquent des raisons officielles remontant à l’époque coloniale : la non autorisation de la marche, la rébellion contre les forces de police, la menace à l’ordre public, sont ces délits coutumièrement reprochés à des manifestants du même type.

La simple évocation de ces motifs et des délits potentiels pour priver des acteurs de la société civile et du champ politique suscitent dans la mémoire collective sénégalaise de très mauvais souvenirs démocratiques imprimés par près de 60 ans d’indépendance. Ces explications ont été servies, au fil de l’histoire, par le pouvoir colonialiste d’abord, contre les « brebis galeuses » de l’époque, puis aujourd’hui par les différents pouvoirs post-coloniaux qui se sont succédé au sommet de l’État pour réprimer des revendications démocratiques légitimes et des adversaires politiques jugés subversifs.

Cet exercice d’application à l’auto défense, d’essence colonialiste, de la part des pouvoirs en place dénote d’un discours systémique intériorisé sur la notion d’État post- colonial ; et ce, à chaque fois que des citoyens ont osé exprimer ouvertement des opinions contraires au discours officiel, ou porter la colère sociale et assumer la contestation populaire dans la rue publique.

De cette sorte, les libertés publiques individuelles et fondamentales ont fait l’objet de piétinement en étant régulièrement bafouées. Cela s’est remarqué aussi bien du côté du pouvoir socialiste que du côté du pouvoir libéral, au nom de ce mécanisme de répression forcément « politicien ».

La seconde alternance qui s’est fait jour ne fait pas exception à cette règle de contournement de la bonne gouvernance, dès lors rendue peu compatible avec la démocratie d’essence pluraliste. Les carences notées dans le fonctionnement de l’État de droit des régimes démocratiques d’inspiration coloniale sont quasi structurelles, pour ne pas dire les mêmes. En dépit des libertés élémentaires accordées par la Constitution et l’ancrage d’une longue culture de tradition démocratique au Sénégal, le pouvoir républicain éprouve, aujourd’hui, de la peine à respecter la liberté de manifester des citoyens, leur libre conscience d’exprimer librement leurs opinions. La répression quasi constante des marches de l’opposition, au cours du premier mandat présidentiel, et les emprisonnements cycliques vécus par des responsables politiques ou de la société civile, témoignent à suffisance de cette difficulté qu’il y a, pour le régime en place, d’accepter l’expression plurielle des divergences et des adversités, une tradition bien sénégalaise.

L’autre difficulté qu’a l’État post colonial, se révèle dans son incapacité congénitale à traiter et à résoudre, en urgence et dans la durée, les revendications des travailleurs, les besoins fondamentaux des populations, singulièrement ceux de la jeunesse scolarisée et non scolarisée. Il n’est un secret pour personne que les travailleurs sénégalais, les populations et les jeunes souffrent des effets d’une crise profonde de l’économie de marché (vérité des prix et libre échangisme) et des mutations douloureuses des sociétés contemporaines (globalisation et mondialisation).

Dans ce contexte, la vie au quotidien des citoyens sénégalais exprime mal une douloureuse souffrance sociale, marasme économique, ravages culturels, et sous des formes variées, dans tous les foyers sans exception, sur les lieux de travail aussi, jusque dans la rue et les transports en commun.

Améliorer les conditions des travailleurs, c’est participer à améliorer des conditions de vie peu amène jusque-là, de bien de foyers, car les employés en constituent la base, et leurs revendications, si transversales, concernent tous les membres reliés à ces travailleurs du Sénégal. C’est pourquoi les populations réclament, qu’on mette fin à leur souffrance collective, qu’on leur facilite l’accès aux besoins sociaux vitaux élémentaires, comme l’eau, l’électricité, les soins, l’éducation ; et finalement, qu’on améliore leurs conditions d’existence (loyer, panier de la ménagère, transport etc.)

D’où le rejet de la hausse du prix de l’électricité est en soi une alerte suffisante et audible pour l’État, mais, hélas, qui ne semble encore l’intégrer dans ses préoccupations majeures du moment. Les doléances de la jeunesse se résument en elles-mêmes, ni plus, ni moins, qu’à se former et à trouver de l’emploi à la fin de leur formation, à être embaucher avec leurs qualifications. Ces besoins cruciaux sont du ressort du gouvernement, qui a à les satisfaire sur le plan national.

Mais l’État post-colonial prolongé ne trouve point de réponses satisfaisantes à ces difficultés : ni dans l’urgence, ni dans la durée, en raison d’une absence de volonté politique de rupture avec le modèle de développement extraverti et des défaillances de la gouvernance démocratique. Ces carences nationales de la puissance publique, en matière de respect des libertés individuelles et collectives, et de non satisfaction des besoins nationaux fondamentaux des travailleurs et de la jeunesse, expliquent les difficultés structurelles de la démocratie sénégalaise, peinant à devenir une démocratie pluraliste vraiment mature. On réprime, on emprisonne des citoyens aspirant à la liberté et à l’épanouissent des populations, plus pour masquer des carences étalées et préserver des gouvernants véreux et corrompus, que pour faire régner un ordre républicain instable à cause des défaillances chroniques d’un modèle ANTI-démocratique.