Lorsque Hamidou Anne posait sa question  «Est-ce donc ça le projet ?», le duo Diomaye-Sonko n’était pas encore aux affaires. Nous étions alors dans le temps de l’opposition, dans ce moment où l’espoir se nourrit de promesses, où la radicalité se justifie par la conquête du pouvoir, où l’outrance se pardonne au nom de la campagne électorale. Beaucoup avaient alors voulu voir dans cette interrogation, une incompréhension, une impatience, voire une prétention intellectuelle. Pourtant, avec le recul, cette question apparaît aujourd’hui non seulement légitime, mais fondamentalement lucide.
Hamidou Anne, intellectuel exigeant, essayiste rigoureux, homme rompu aux arcanes de l’Etat, ne posait pas une question tactique. Il posait une question de nature politique et morale. Il interrogeait la cohérence, la profondeur et la finalité d’un discours présenté comme un projet de transformation radicale du Sénégal. Il demandait, avant même l’épreuve du pouvoir, si derrière la colère, la dénonciation et la posture tribunicienne, il existait véritablement une vision d’Etat.
Un projet politique, en effet, ne se mesure pas seulement à sa capacité à mobiliser les foules. Il se révèle dans sa capacité à se projeter dans l’exercice du pouvoir. Il s’évalue à l’aune de sa relation aux institutions, à la contradiction, à la complexité du réel. Il se reconnaît à la manière dont il prépare l’après-victoire, et non uniquement la conquête.
Or, bien avant l’accession au pouvoir, les signes étaient déjà là.
Oui Hamidou, c’était ça le projet, quand l’opposition se construisait presque exclusivement sur la désignation d’ennemis, réels ou supposés, plutôt que sur l’élaboration patiente de politiques publiques crédibles.
Oui Hamidou, c’était ça le projet quand la radicalité du ton tenait lieu de programme, quand l’invective remplaçait l’argument et quand la colère devenait une stratégie politique permanente.
Oui Hamidou, c’était ça le projet quand toute critique interne était immédiatement disqualifiée, assimilée à une trahison ou à une collusion avec le pouvoir en place.
Oui Hamidou, c’était ça le projet quand l’on affirmait que le projet était plus grand que les hommes, mais que, dans les faits, tout tournait déjà autour d’un seul homme, de son combat personnel, de ses démêlés judiciaires et de son obsession de la conquête du pouvoir.
L’accession du duo Diomaye-Sonko au sommet de l’Etat n’a pas corrigé ces ambiguïtés. Elle les a révélées au grand jour.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand, une fois au pouvoir, l’Etat semble prolonger les réflexes de l’opposition, comme si gouverner n’était qu’une continuation de la lutte par d’autres moyens.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand la promesse de rupture systémique se traduit par une gouvernance heurtée, imprévisible et excessivement personnalisée.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand le président de la République, pourtant investi d’une légalité institutionnelle indiscutable, peine à s’émanciper politiquement et symboliquement de la figure tutélaire du Premier ministre, installant une confusion durable au sommet de l’Etat.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand celui qui assurait que le projet pouvait être porté par n’importe quel cadre de son camp donne aujourd’hui l’impression que rien ne peut se faire sans lui, ni contre lui ni en dehors de lui.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand la gestion du pouvoir semble davantage orientée vers la préparation des échéances futures que vers la résolution urgente des problèmes présents.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand l’action publique est constamment parasitée par des batailles symboliques, des discours de rupture incantatoires et une mise en scène permanente de la confrontation.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand la justice demeure enfermée dans une tension politique chronique, fragilisée par les discours, soupçonnée par tous, et incapable de retrouver la sérénité indispensable à sa crédibilité.
Oui Hamidou, c’est ça le projet quand la vraie critique  intellectuelle, pourtant formulée bien avant l’arrivée au pouvoir, trouve aujourd’hui sa confirmation empirique dans les faits, les pratiques et les postures.
Votre question, Hamidou, posée en amont, prend ainsi une dimension presque prémonitoire. Elle révèle que le problème n’est pas seulement celui de l’exercice du pouvoir, mais celui de la nature même du projet tel qu’il a été conçu dès l’origine. Ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une trahison du projet initial. C’en est la continuité logique.
Si le projet consiste à transformer une colère politique en mode de gouvernement, à ériger l’obsession du pouvoir suprême en horizon ultime et à confondre mobilisation militante et gouvernance d’Etat, alors oui Hamidou, c’était déjà ça le projet.
Le Sénégal, lui, attendait autre chose. Il attendait un projet qui dépasse les blessures individuelles, les règlements de comptes et les ambitions personnelles. Il attendait une vision, une méthode et une hauteur d’Etat. L’Histoire dira si cette occasion manquée était inévitable ou si, dès le départ, les avertissements lucides avaient simplement été ignorés.
Et dans cette histoire, la question de Hamidou Anne restera comme une balise. Non pas une hostilité gratuite, mais une alerte. Une alerte que beaucoup n’ont pas voulu entendre. Et d’ailleurs Hamidou, à mon tour de poser à nouveau cette question : où va le Sénégal ?
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/ Sénégal

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