Si les faits rapportés venaient à être pleinement confirmés, l’arrestation du Président vénézuélien sur son propre sol par des soldats américains constituerait un précédent d’une extrême gravité. Nous ne serions plus dans l’ingérence classique, encore moins dans la diplomatie coercitive, mais dans une négation frontale de la souveraineté d’un Etat. Le prétexte invoqué, des liens supposés avec les cartels de la drogue, relève d’un scénario déjà vu, déjà utilisé, déjà discrédité. «Quand le fort parle de loi, le faible apprend à se taire.»
Les Etats-Unis n’en sont pas à leur premier coup d’essai. L’Amérique latine porte les cicatrices de cette politique impériale. La Colombie a servi de laboratoire, sous couvert de lutte contre le narcotrafic et de coopération sécuritaire. Ce qui devait être une assistance est devenu une mise sous tutelle durable, une militarisation de la société et un alignement politique forcé. Le Venezuela apparaît aujourd’hui comme une nouvelle étape de cette même logique, plus brutale encore, plus assumée.
Car cette fois, le masque tombe. Le Venezuela n’est pas ciblé pour des raisons morales ou démocratiques, mais pour ce qu’il possède. Le pays dispose des plus importantes réserves de pétrole prouvées au monde. Une richesse stratégique colossale dans un contexte de recomposition énergétique et géopolitique. Ce pétrole représente une assurance de puissance, une capacité de nuisance ou de négociation, et surtout un enjeu vital pour un système économique mondial en tension. «Les guerres modernes ne se font pas pour les valeurs mais pour les barils.»
Donald Trump incarne cette vision prédatrice sans fard. Il ne parle ni le langage du multilatéralisme ni celui du Droit international. Il parle le langage de la force et du rapport de domination. Lorsqu’il affirme que le Venezuela sera administré par Washington, il ne s’agit pas d’un dérapage verbal. C’est l’aveu d’une conception néocoloniale du monde, où certaines nations seraient jugées inaptes à disposer d’elles-mêmes et où la souveraineté serait confisquée au nom de l’ordre et des intérêts américains.
Cette fuite en avant s’explique aussi par une crise plus profonde. Le système de domination américaine repose depuis des décennies sur le dollar. Tant que le pétrole se vendait exclusivement en dollars, les Etats-Unis bénéficiaient d’un privilège exorbitant. Ils pouvaient imprimer leur monnaie, financer leurs déficits, soutenir leur appareil militaire et consommer au-delà de leurs capacités réelles. Le monde payait la facture. «Tant que le dollar règne, l’Amérique peut s’endetter sans trembler.»
Mais ce modèle est aujourd’hui fragilisé. La dédollarisation progressive du pétrole saoudien, les échanges énergétiques en monnaies alternatives et la montée en puissance de blocs concurrents remettent en cause ce pilier central de l’hégémonie américaine. Chaque baril vendu hors dollar est une fissure dans l’édifice. Chaque grande réserve énergétique qui échappe au contrôle de Washington est perçue comme une menace existentielle.
C’est dans ce contexte que le pétrole vénézuélien devient une obsession stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’énergie, mais de survie d’un système. Trump répond à l’érosion financière par la démonstration militaire. A l’affaiblissement du dollar, il oppose la force armée. A la multipolarité naissante, il oppose la violence unilatérale. Cette attitude révèle la nature réelle de l’ordre mondial actuel, un ordre instable, autoritaire, incapable d’accepter l’égalité entre les nations.
Ce qui est en jeu dépasse largement le Venezuela. C’est le principe même de la souveraineté des peuples qui est attaqué. Si un Président peut être capturé sur son sol, si un pays peut être promis à une administration étrangère, alors plus aucun Etat du Sud n’est à l’abri. Le message est clair. Obéissez ou subissez.
Dès lors, la question s’impose avec force et urgence. Qui pour arrêter Donald Trump ? Certainement pas les institutions internationales paralysées, ni un droit international vidé de sa substance par le deux poids deux mesures. Seuls les peuples, la solidarité entre nations dominées et la construction patiente d’un ordre mondial réellement multipolaire peuvent opposer une résistance durable. Un monde où le pétrole ne vaudra plus la liberté des peuples, et où aucune puissance ne pourra s’ériger en maître absolu du destin des autres.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit / Sénégal
