Billets exorbitants, liaisons clairsemées, ciel verrouillé. En allégeant taxes et redevances aériennes, la CEDEAO promet une baisse spectaculaire des prix dès 2026. Une révolution pour les voyageurs à condition que le marché suive.
Pendant longtemps, prendre l’avion à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest a été un luxe réservé à une minorité. Sur de nombreuses liaisons régionales, le prix d’un billet Dakar-Abidjan ou Lagos-Accra dépassait celui d’un vol vers l’Europe ou le Moyen-Orient. En cause : un empilement de taxes et de redevances parfois sans lien direct avec le transport aérien, des frais aéroportuaires élevés et un marché insuffisamment concurrentiel. Dans certains pays, ces charges représentaient jusqu’à 50 % du prix final du billet.

Pour tenter d’enrayer cette spirale, les douze pays membres* de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont adopté, en décembre 2024, une réforme majeure du transport aérien. Entrée en vigueur le 1er janvier 2026, elle prévoit la suppression des taxes non directement liées à l’aviation civile, comme certaines redevances touristiques, ainsi qu’une réduction de 25 % des redevances passagers et de sécurité. Selon la CEDEAO, cette décision pourrait entraîner une baisse des prix allant jusqu’à 40 %.

Un pari économique assumé

Pour les voyageurs, la promesse est claire : rendre l’avion plus accessible pour les déplacements professionnels, familiaux ou touristiques à l’intérieur de la sous-région. Si la baisse annoncée se matérialise, elle pourrait transformer les habitudes de mobilité, aujourd’hui largement dominées par des trajets routiers longs, coûteux et parfois dangereux.Les premières liaisons concernées devraient être celles entre capitales et grands centres économiques régionaux, où la demande est la plus forte. Une baisse significative des tarifs pourrait aussi favoriser les voyages de courte durée, les déplacements d’affaires et le tourisme intra-africain, encore largement sous-exploité.

Au-delà du confort des passagers, la réforme poursuit un objectif économique. En acceptant une baisse immédiate de leurs recettes fiscales, les États parient sur un effet volume : plus de passagers, plus de vols, plus d’activité économique. Selon les estimations avancées par la CEDEAO, une réduction de 40 % des prix pourrait entraîner une hausse du trafic de 20 à 30 %.

Si ce scénario se confirme, les bénéfices seraient multiples : renforcement du commerce intrarégional, meilleure intégration des chaînes de valeur, développement du tourisme local et attractivité accrue pour les investisseurs étrangers. Le transport aérien deviendrait alors un véritable levier d’intégration économique, et non plus un frein.

Un marché encore trop étroit ?

Reste que ce pari est loin d’être garanti. « La taille du marché constitue un obstacle structurel », souligne Cécile Aubert, économiste, professeur à l’Université de Bordeaux. Avec un revenu moyen nettement inférieur à celui de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, l’Afrique de l’Ouest demeure un marché à faible solvabilité. La crainte est que la baisse des prix ne suffise pas, à court terme, à provoquer l’augmentation massive de la fréquentation espérée.

Dans ce cas, l’absence des taxes supprimées pourrait fragiliser le financement et l’entretien des infrastructures aéroportuaires, déjà sous pression. Les États se retrouveraient alors face à un dilemme : réintroduire des prélèvements ou compenser par des subventions publiques.

La concurrence comme autre levier

L’autre espoir de la réforme repose sur une intensification de la concurrence entre compagnies aériennes. En abaissant les coûts, la CEDEAO souhaite attirer de nouveaux opérateurs et stimuler l’offre. Mais là encore, l’issue est incertaine.

« Dans le transport aérien, les États ont souvent un pouvoir de négociation limité face aux grands groupes internationaux, rappelle l’économiste spécialisée en politique de concurrence. Le fait que la décision ait été prise à l’échelle régionale est un point positif, car cela rééquilibre le rapport de force. Mais la petite taille du marché ne garantit pas que de nouveaux entrants jugeront l’investissement rentable. »

Si les contraintes réglementaires, les coûts fixes ou les risques opérationnels restent élevés, certaines compagnies pourraient préférer concentrer leurs efforts sur des marchés plus lucratifs. « Les opérateurs ne perdent pas grand-chose en se détournant de l’Afrique de l’Ouest, résume Cécile Aubert. Ils peuvent gagner davantage de parts de marché ailleurs, notamment en Amérique du Nord ou en Asie.»Une réforme prometteuse mais fragile

Pour les voyageurs ouest-africains, la réforme de la CEDEAO ouvre quand même une fenêtre d’opportunité inédite. Pour garantir sa mise en œuvre effective, les États membres ont décidé d’aller encore plus loin. prévoit la création d’un « Mécanisme régional de surveillance », chargé de suivre l’exécution des mesures pays par pays.

Ce dispositif devra notamment vérifier que les redevances maintenues restent strictement corrélées aux services réellement rendus par les aéroports et les autorités de l’aviation civile. Autre enjeu clé : s’assurer que la baisse des charges imposées aux compagnies aériennes se traduise bien par une diminution effective des tarifs pour les passagers, et ne soit pas absorbée par les marges des opérateurs ou par des pratiques tarifaires opaques.

En somme, le succès de cette réforme dépend de facteurs incertains mais demeure prometteuse. Reste à savoir si elle saura s’inscrire dans la durée et si le ciel ouest-africain tiendra toutes ses promesses.

*Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ayant décidé de quitter la communauté pour créer l’Alliance des États du Sahel, la CEDEAO ne compte plus que douze membres.

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