Face aux tensions institutionnelles, aux critiques contre la justice et aux divergences internes au sommet de l’État, Alioune Tine, fondateur d’Afrika Jom Center et figure historique de la société civile, tire la sonnette d’alarme. Dans un entretien sans concession accordé à Source A TV, rerpis par actusen l’ancien de la Raddho dénonce l’instrumentalisation de la justice, le recul de l’État de droit et une gouvernance minée par les contradictions internes.

Le Sénégal reste un État de droit, mais un État fragilisé. C’est le constat sans détour que dresse Alioune Tine. « Tout autant, nous avons un État de droit, même si nous vivons de plus en plus une crise de la démocratie représentative », affirme-t-il, avant de pointer l’émergence de ce qu’il appelle des « démocraties illibérales ». Selon lui, ces régimes se caractérisent par « l’instrumentalisation de la justice lorsque le pouvoir exécutif prétend être supérieur au pouvoir judiciaire. »À ce titre, Alioune Tine estime que « le discours permanent de Ousmane Sonko contre la justice en est une parfaite illustration ». Toutefois, il se veut nuancé et rappelle que le Sénégal conserve une vitalité démocratique réelle. « Quand Ousmane Sonko critique la justice, il est immédiatement critiqué à son tour. Cela prouve que la démocratie est encore vivante », soutient-il, saluant au passage « la qualité des débats imposés par les journalistes ». En revanche, il regrette le silence des intellectuels : « Ce sont eux qui ont démissionné. Le pouvoir vient peut-être de s’installer, mais ce n’est pas une raison pour se taire. Nous vivons une crise, il faut le reconnaître. »

Sur l’indépendance de la justice,  « le problème structurel majeur, c’est que le procureur de la République est du côté de l’exécutif »

Sur la justice sénégalaise, Alioune Tine reconnaît ses forces tout en dénonçant ses faiblesses structurelles. « Nous avons des juges qui sont des références en Afrique », souligne-t-il, tout en admettant que « la justice n’est pas parfaite et n’a pas tous les moyens de sa politique ». Il alerte notamment sur « l’insuffisance des avocats et la menace qui pèse sur le droit à la défense », plaidant pour « une justice plus démocratisée afin que chaque Sénégalais puisse réellement y avoir accès. »

Le patron d’Afrika Jom Center, dénonce « la culture de la sécurité excessive » qu’entretient le Président Diomaye : « Sous Wade, on pouvait se photographier devant le palais. Macky Sall a interdit cela, et le président Diomaye Faye n’aurait pas dû laisser prospérer cette décision »

Mais c’est surtout sur l’indépendance du parquet que le président d’Afrika Jom Center se montre sévère. « Le problème structurel majeur, c’est que le procureur de la République est du côté de l’exécutif », affirme-t-il, ajoutant qu’« il reçoit des ordres du Président, du Premier ministre ou du ministre de la Justice lorsque le dossier est politique ». Pour Alioune Tine, cette réalité est aujourd’hui « devenue flagrante », d’autant plus que « les recommandations issues des Assises de la Justice ne sont toujours pas appliquées. »

« Le palais de la République, qui appartient au peuple, est aujourd’hui privatisé »

Abordant la gouvernance du président Bassirou Diomaye Faye, Alioune Tine regrette ce qu’il appelle « la culture de la sécurité excessive ». « Sous Wade, on pouvait se photographier devant le palais. Macky Sall a interdit cela, et le président Diomaye Faye n’aurait pas dû laisser prospérer cette décision », estime-t-il.

« À force de ne pas avoir une opposition forte, le pouvoir est devenu sa propre opposition »

Alioune Tine ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Pour le fondateur d’Afrika Jom Center, « le palais de la République, qui appartient au peuple, est aujourd’hui privatisé ». Il juge également le chef de l’État « inaccessible », évoquant son déplacement en Casamance où « le rapport avec les populations est resté distanciel. »« On dit ne pas être d’accord avec le FMI, mais on continue de s’endetter au niveau régional à des taux plus élevés »

Concernant Ousmane Sonko, Alioune Tine estime que le leader politique a fait une erreur stratégique majeure. « Il n’aurait jamais dû accepter le poste de Premier ministre. Par son leadership, il devait aller à l’Assemblée nationale », tranche-t-il. Il relève des incohérences dans l’action gouvernementale : « On dit ne pas être d’accord avec le FMI, mais on continue s’endetter au niveau régional à des taux plus élevés ». Résultat, selon lui, « les divergences ne se limitent plus au duo Président–Premier ministre, elles se sont étendues au gouvernement et même à l’Assemblée nationale ». Et de conclure : « À force de ne pas avoir une opposition forte, le pouvoir est devenu sa propre opposition. »

Pour lui, la seule explication est politique : « Farba Ngom est un responsable politique influent à Matam et au sein de sa communauté. Voilà pourquoi il est maintenu en prison. »

Sur le maintien en prison du maire des Agnam :   « Farba Ngom est un responsable politique influent à Matam et au sein de sa communauté. Voilà pourquoi il est maintenu en prison »

Sur le dossier Farba Ngom, Alioune Tine parle d’une « grave erreur politique ». « La première faute, c’est lorsque le Premier ministre a déclaré publiquement que Farba Ngom ne participerait jamais à une élection, le condamnant avant toute décision de justice ». Ce n’est pas tout. Il s’interroge sur la logique judiciaire : « Tahirou Sarr, principal suspect, est libre, alors que Farba Ngom, présenté comme complice, reste en détention. On ne comprend pas ». Pour lui, la seule explication est politique : « Farba Ngom est un responsable politique influent à Matam et au sein de sa communauté. Voilà pourquoi il est maintenu en prison. »

« Ce n’est pas à la ministre de la Justice de s’adresser au peuple sur un dossier judiciaire, mais au procureur ; La sortie de Yassine Fall est une erreur politique »

Alioune Tine critique également la communication gouvernementale dans cette affaire. « Ce n’est pas à la ministre de la Justice de s’adresser au peuple sur un dossier judiciaire, mais au procureur », insiste-t-il, estimant que « la sortie de Yassine Fall est une erreur politique». Il l’exhorte à « comprendre qu’elle est de l’exécutif et à refuser d’être une marionnette.»

« On nous a traités de fumiers, mais nous restons indépendants. Nous sommes des défenseurs des droits humains »

Revenant sur son parcours personnel, Alioune Tine rappelle que les attaques contre la société civile ne datent pas d’aujourd’hui. « Sous Macky Sall, on payait des gens pour s’attaquer à moi », révèle-t-il, tout en affirmant que « la société civile sénégalaise est de qualité, et c’est précisément pour cela qu’elle est attaquée ». Face aux insultes, il reste droit dans ses bottes : « On nous a traités de fumiers, mais nous restons indépendants. Nous sommes des défenseurs des droits humains ». Et de conclure avec fermeté : « J’ai presque sacrifié ma carrière universitaire pour ce combat. Rien ne nous ébranle, rien ne nous impressionne. Notre seul intérêt, c’est la défense des droits de l’homme. »

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