Face aux attentes déçues de toute une jeunesse qui a défié la forteresse d’un Etat, causant la mort, la prison ou la torture de milliers de jeunes, aucune arrogance n’est permise, seulement l’humilité qui augure des stratégies de résilience. Or, de par leurs pratiques qui se donnent à voir depuis leur accession au pouvoir, les dirigeants de Pastef, particulièrement le premier ministre Ousmane Sonko, sont dans le registre de l’arrogance et du déroulement d’un agenda politique, loin des préoccupations du Peuple sénégalais confronté à l’angoisse de la précarité et de la survie quotidienne. La stagnation, la régression démocratique, l’absence de vision et de perspectives sont si préoccupantes au point que nos collègues universitaires, signataires des manifestes contre le régime de Macky Sall, devraient tirer la sonnette d’alarme en interpellant les artisans de la troisième alternance au nom de leurs propres promesses. En lisant dans le sens de la «sociologie des émergences», qui propose un rapprochement entre la réalité sociale et les attentes, on est plus que préoccupé par une crise au sommet de l’Etat qui agite la République, orbitant autour de deux agendas politiques : la candidature de Sonko en 2029 et celle potentielle du Président Diomaye pour un second mandat. C’est pourquoi, l’analyse superficielle du Pr Mamadou Diouf, consistant à réduire la situation de crise sociale, économique et politique du pays au niveau de la dualité de perspectives entre les partisans du «maasla» et ceux de la rupture radicale, relève d’une démarche qui tranche avec la rigueur et la perspicacité analytique d’un historien qui est une véritable marque de fabrique dans les études africaines. C’est peut-être sa positionnalité de signataire des fameux manifestes contre le régime défunt, qui explique le point aveugle de son analyse restrictive et biaisée. Le duel au sommet entre deux frères ennemis, le conflit de légitimité, l’absence de vision claire pour le futur de notre pays, constituent les seules sources de tensions, de crise dans la gouvernance actuelle, au détriment de la prise en compte des urgences du moment.
On ne s’improvise pas homme d’Etat, on le devient à la suite d’un parcours et d’un niveau intellectuel avéré. L’arrivée au pouvoir de l’actuelle équipe dirigeante confirme cet adage. L’absence d’un projet de gouvernance articulé autour d’un schéma programmatique, en rapport avec un style managérial capable d’induire des ruptures souhaitées par l’amélioration du quotidien des sénégalais, démontre que les théoriciens du «Projet» sont dans l’impasse. On est gouvernés par une équipe dirigeante sans cap, sans point de mire. La non-maîtrise de l’Etat comme une entité sociale complexe et l’environnement géopolitique du moment constituent l’une des principales causes du tâtonnement et des dérives qui ont plombé l’économie de notre pays. Il s’y ajoute l’absence de stratégies résilientes, par une bonne pédagogie des réformes voulues, pour envisager les mécanismes d’adaptation innovants en vue de transformations systémiques. En lieu et place d’une rupture véritablement substantive, les dirigeants de Pastef ont misé sur la logique de la haine et de la radicalisation du jeu politique. Dans cette logique de tribalisation du champ politique, de l’essentialisation de l’autre, tout est à l’arrêt dans un contexte de précarité et de morosité. Au lieu de s’attaquer à la situation de crise structurelle et politique qui affecte notre pays, ils sont restés dans la temporalité de la rhétorique politicienne et les polémiques interminables sur un bilan hérité d’une gouvernance caricaturée par la supposée existence d’une «dette cachée». Ils se focalisent sur la mise à mort d’un système sans en identifier les voies et les moyens.
Le véritable défi de l’émergence et du développement n’est pas de remplacer le système, mais de trouver les moyens d’ajuster les leviers qui en constituent le socle, de les redéfinir pour l’avènement d’un nouveau projet citoyen pouvant réconcilier les sénégalais autour d’un Pacte républicain. Ce qui se passe sous nos yeux, depuis l’avènement de ce que certains considèrent comme une révolution patriotique, traduit les travers d’un contexte politique vicié par l’aveuglement et l’arrogance d’une démarche qui relève plus de la passion politique. Tout semble indiquer la fin d’un mythe qui faisait rêver beaucoup de Sénégalais, surtout une jeunesse préoccupée de son devenir après le désenchantement des politiques initiées par les précédents régimes, incapables de référer à la résolution des problèmes de l’emploi par des politiques résilientes. La réalité du pouvoir a fini par montrer, en dépit des subterfuges, l’inefficacité d’une équipe dirigeante au creux de la vague. La crise interne à la mouvance présidentielle, la précarité transversale aux différentes catégories sociales, la résurgence des revendications syndicales, la révolte estudiantine, le non-paiement de salaires, la crise de la campagne arachidière qui accable le monde rural, les débats citoyens sur les réseaux sociaux et la clameur de l’opinion publique, révèlent les prémices d’une déconstruction d’un mythe fondé sur le sceau du messianisme d’un homme surdimensionné. Confronté aux difficultés dans son vécu quotidien, le Sénégalais lambda s’interroge et commence à douter de la capacité d’un régime à réaliser ses propres promesses. Au regard de ce que la réalité politique, sociale et économique porte en gestation, aucun signe ne présage les promesses de la nouvelle équipe dirigeante. De la rupture systémique proposée, on est en face d’un contexte social de crises profondes, de brisure sociale, matérialisé par plusieurs dynamiques majeures (crise au sommet de l’Etat, crise de confiance institutionnelle, précarité, politisation de l’instrument judiciaire, etc.). Ce qui était perçu comme un tournant paradigmatique dans la gouvernance du pays, pour l’avènement de la rupture systémique, est finalement apparu comme une aventure aux issues incertaines.
Ceux qui s’attendaient à la place de l’alternance, l’alternative au sens structurel, en rapport avec le projet de rupture et de transformations systémiques tant clamées dans les récits de la rhétorique communicationnelle des partisans de Pastef, ont vite déchanté. Ils sont aujourd’hui confrontés à une nébuleuse dans la gestion du pays, à un horizon de brouillard. L’option souverainiste et patriotique qui a constitué la toile de fond des propositions alternatives économiques, sociales et politiques, promettant de sortir le Sénégal de l’impasse au-delà des défaillances de la gouvernance de Macky Sall et de celles des régimes précédents, est devenue un miroir aux alouettes. Pastef peine à indiquer la trajectoire de la rupture et des transformations systémiques promises. Au-delà de la rhétorique politique, le seul critère pour apprécier le génie de l’homme d’Etat, est sa capacité à conduire le destin de son Peuple par la mise en œuvre du programme de gouvernance pour lequel il est élu. Rien de factuel, aucun indice pour faire prévaloir une ligne programmatique, résiliente, face aux difficultés des Sénégalais, n’indique le génie tant attribué à Sonko et à ses compagnons, artisans de violences horribles. Malheureusement, les responsables de Pastef se sont enlisés dans l’insignifiance, pour avoir oublié l’engagement et le don de soi qui les ont amenés au pouvoir. Ils vivent la réalité du pouvoir comme un privilège et non comme une inquiétude, c’est-à-dire non comme un défi au nom du principe de rupture qui a alimenté le discours politique et idéologique pour lequel 54% des Sénégalais, qui sont allés aux urnes, ont voté pour eux. Ils ont cessé d’exercer sur eux-mêmes la capacité critique et l’engagement dont ils ont fait preuve jusqu’au bout pour se défaire du régime de Macky Sall.
Les multiples tâtonnements, la crise interne au régime, la lecture étriquée de la situation de crise globale à laquelle les sénégalais sont confrontés, l’option à restreindre les libertés démocratiques, révèlent l’affolement et le tâtonnement d’un régime rattrapé et traumatisé par l’impasse face à ses propres promesses. Ce qui se révèle, c’est l’inefficacité d’un pouvoir à apporter des solutions aux difficultés du pays, à dessiner les contours d’un programme de gouvernance susceptible de rendre lisibles les ruptures systémiques suspendues au «Projet» tant vanté. Ousmane Sonko ne cesse de pointer le futur comme un horizon qui polarise sa stratégie politique basée sur des promesses. Il oublie que le futur est un luxe, comme l’affirme De Sousa Santos, que seuls ceux qui possèdent un présent plus ou moins sûr peuvent se permettre, mais ceux qui sont dans la débrouille, dans la fabrique de stratégies de survie au quotidien, s’en tapent. On peut comprendre, cependant, la posture de Sonko qui est, en réalité, dans le registre de l’idéologique. La banalisation des difficultés du présent par des promesses sur le futur est une double stratégie d’invisibilisation d’une part, des souffrances du moment auxquelles les Sénégalais sont farouchement confrontés et d’autre part, de l’échec d’un style de gouvernance. En définitive, les dirigeants de Pastef ne peuvent guère apporter des solutions aux problèmes du moment, faute d’un cadre programmatique de gouvernance articulé autour de stratégies résilientes.
Pr Amadou Sarr DIOP
Enseignant- chercheur
