La semaine dernière, le secrétariat du comité central du Pit/Sénégal a initié un panel de haute tenue qui a remis au centre du débat public une question décisive pour l’avenir économique du Sénégal. Le thème portait sur «la radioscopie de la crise financière et économique au Sénégal et pistes de solutions». Les panelistes, de très grands intellectuels et économistes dont El Hadji Ibrahima Sall, Ameth Ndiaye et Abdoulaye Diagne. Ils avaient pris la parole avec la rigueur de ceux qui ne se contentaient pas d’observer les chiffres conjoncturels mais interrogeaient les structures profondes d’une économie. Ce week-end encore, lors des émissions dominicales, d’autres voix tout aussi autorisées, Souleymane Astou Diagne et Ibnou Sougou Fara, ancien conseiller du Président Macky Sall en énergie et mines, ont prolongé cette réflexion avec la même exigence intellectuelle. Leurs trajectoires sont différentes, leurs sensibilités parfois éloignées, mais leur diagnostic converge sans ambiguïté. Une économie durablement fragilisée ne peut être redressée par de simples ajustements techniques tant que ses fondements structurels demeurent inchangés.
Cette convergence n’est ni théorique ni abstraite. Elle s’inscrit dans une lecture comparée des expériences africaines et internationales. Dans les années quatre-vingt-dix, plusieurs pays africains ont appliqué des programmes d’ajustement structurel sans véritable restructuration préalable de leurs économies productives. Le résultat fut souvent une compression des dépenses sociales, une fragilisation de l’Etat et une croissance sans transformation. A l’inverse, des pays comme le Rwanda ou l’Ethiopie ont, à des moments clés de leur trajectoire, engagé une restructuration de leurs priorités économiques en misant sur l’agriculture productive, les infrastructures et l’industrialisation légère avant de rechercher des équilibres macroéconomiques plus stricts. Cette séquence leur a permis de mieux maîtriser les contraintes extérieures et de soutenir une croissance plus résiliente.
Restructurer une économie, ce n’est ni se soumettre à une injonction extérieure ni renoncer à la souveraineté nationale. C’est au contraire un acte de souveraineté éclairée. Cela signifie redéfinir les priorités productives, investir dans les secteurs à fort potentiel de valeur ajoutée, repenser le rôle stratégique de l’Etat sans étouffer l’initiative privée, corriger les rentes improductives et renforcer les capacités nationales de production et de transformation en demandant des allègements à ses partenaires. Des pays comme le Vietnam ont illustré cette logique en restructurant d’abord leur appareil productif, en soutenant les exportations industrielles et en renforçant les capacités locales avant de se soumettre à des disciplines macroéconomiques plus exigeantes. Une économie désarticulée, peu compétitive et excessivement dépendante ne peut être durablement stabilisée par des politiques d’ajustement, aussi rigoureuses soient elles. Ajuster sans restructurer, c’est souvent comprimer les dépenses sans reconstruire les capacités, réduire les déficits sans préparer l’avenir, demander des sacrifices sans offrir de perspectives crédibles.
Les grands économistes ont depuis longtemps mis en garde contre cette illusion. John Maynard Keynes rappelait avec justesse que «les difficultés ne viennent pas tant des idées nouvelles que de la persistance des anciennes». Cette persistance a souvent conduit certains pays à répéter les mêmes recettes malgré des résultats décevants. Joseph Schumpeter, de son côté, insistait sur le fait que «le progrès économique naît d’un processus de destruction créatrice» capable de remettre en cause des structures devenues inefficaces, comme l’ont montré les transformations industrielles de la Corée du Sud qui a su abandonner des secteurs peu compétitifs pour investir massivement dans l’éducation, la technologie et l’industrie lourde. Plus près de nous, Paul Krugman soulignait que «l’on ne répare pas une économie faible par l’austérité seule, mais par une transformation de ses moteurs réels de croissance», une leçon que l’Europe du Sud a apprise douloureusement après la crise financière, lorsque l’austérité sans relance productive a retardé la reprise.
Monsieur le Premier ministre, votre attachement à la dignité nationale peut être largement compris et partagé. Cette dignité est un capital politique et moral précieux, surtout dans un pays marqué par une longue histoire de luttes pour l’autonomie et la justice sociale. Mais la dignité d’un peuple se mesure aussi à sa capacité à tirer des leçons des expériences des autres. Le Ghana, confronté à des déséquilibres macroéconomiques récurrents, a longtemps alterné ajustements et retours en arrière faute d’une restructuration profonde de son économie productive. A l’inverse, le Maroc a engagé sur plusieurs décennies une restructuration progressive de son tissu industriel et de ses infrastructures, ce qui lui a permis d’amortir plus efficacement les chocs extérieurs. Refuser une restructuration nécessaire par crainte de l’ajustement structurel, c’est courir le risque de différer l’inévitable tout en en augmentant le coût économique et social.
La restructuration n’est pas une capitulation. Elle peut être pensée, négociée et conduite selon nos priorités nationales, avec nos experts, nos forces sociales et nos choix politiques. Elle peut permettre d’éviter un ajustement brutal, subi et socialement dévastateur, précisément en préparant l’économie à mieux absorber les contraintes futures. L’expérience de pays émergents d’Asie montre que lorsque l’Etat joue un rôle stratégique dans l’orientation de l’économie, l’ajustement devient un outil de stabilisation et non une thérapie de choc. En ce sens, la restructuration n’est pas l’ennemie de la dignité nationale. Elle peut en être l’expression la plus responsable et la plus durable.
L’histoire économique est sévère avec les pays qui confondent courage politique et entêtement, discours de souveraineté et déni des réalités structurelles. Elle est en revanche plus clémente avec ceux qui savent transformer un diagnostic lucide en action réfléchie, progressive et maîtrisée. Le Sénégal se trouve aujourd’hui à cette croisée des chemins. Ecouter ceux qui appellent à la restructuration de l’économie, ce n’est ni céder ni renoncer. C’est gouverner avec hauteur de vue, responsabilité et souci réel de l’avenir collectif.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/ Sénégal
