Saïf al-Islam Kadhafi, fils du tristement célèbre dirigeant libyen, est passé du statut d’héritier présumé à une décennie de captivité et d’obscurité dans une ville isolée des collines, avant de tenter un retour sur la scène politique en se présentant à la présidentielle, une initiative qui a contribué à l’échec du scrutin prévu.
Il a été tué, ont annoncé mardi des sources proches de la famille, son avocat Khaled el-Zaydi et des médias libyens.
Les circonstances précises de sa mort n’étaient pas immédiatement claires.
Bien qu’il n’ait jamais occupé de poste officiel, il fut un temps considéré comme l’homme le plus puissant du pays nord-africain riche en pétrole, juste après son père, le dirigeant autocrate Mouammar Kadhafi, au pouvoir durant plus de quarante ans.
Saïf al-Islam a influencé la politique du pays et mené des missions diplomatiques sensibles de haut niveau.
Il a dirigé les discussions sur l’abandon par la Libye de ses armes de destruction massive et négocié des indemnités pour les familles des victimes de l’attentat contre le vol Pan Am 103 au-dessus de Lockerbie, en Écosse, en 1988.
Déterminé à sortir la Libye de son isolement, Saïf al-Islam s’est rapproché de l’Occident et s’est présenté comme un réformateur, plaidant pour une constitution et le respect des droits humains.
Diplômé de la London School of Economics et parlant couramment anglais, il était alors perçu par de nombreux gouvernements comme le visage fréquentable et tourné vers l’Ouest de la Libye.
Mais lorsque la révolte a éclaté contre le régime de son père en 2011, Saïf al-Islam a rapidement choisi la loyauté familiale et tribale plutôt que ses nombreuses amitiés, devenant l’un des architectes de la répression brutale contre les rebelles, qu’il qualifiait de rats.
Interrogé par Reuters au moment de la révolte, il déclarait : « Nous combattons ici en Libye, nous mourrons ici en Libye. »
Il avait prévenu que des rivières de sang couleraient et que le gouvernement lutterait jusqu’au dernier homme, à la dernière femme et à la dernière balle.
« Toute la Libye sera détruite. Il nous faudra 40 ans pour nous mettre d’accord sur la manière de gérer le pays, car aujourd’hui, chacun voudra être président, ou émir, et tout le monde voudra diriger le pays », disait-il en brandissant le doigt devant la caméra lors d’une allocution télévisée.
« JE RESTE ICI »
Après la prise de Tripoli par les rebelles, Saïf al-Islam tenta de fuir vers le Niger voisin, déguisé en Bédouin.
La milice de la brigade Abou Bakr Sadik l’a capturé sur une route du désert et l’a transféré dans la ville occidentale de Zintan, environ un mois après que son père eut été traqué puis exécuté sommairement par les rebelles.
« Je reste ici. Ils videront leurs chargeurs sur moi dès que je sortirai », déclarait-il dans un enregistrement audio alors que des centaines d’hommes entouraient un vieux avion de transport de l’armée de l’air libyenne.
Saïf al-Islam a été livré à ses ravisseurs rebelles par un nomade libyen.
Il a passé les six années suivantes détenu à Zintan, bien loin de la vie privilégiée qu’il menait sous Kadhafi, entre tigres domestiqués, chasses au faucon et mondanités dans la haute société britannique lors de ses séjours à Londres.
Human Rights Watch l’a rencontré à Zintan. Hanan Salah, directrice de l’organisation pour la Libye, avait alors confié à Reuters qu’il n’avait pas signalé de mauvais traitements. « Nous avons cependant exprimé des inquiétudes concernant sa détention en isolement pour la plupart, sinon la totalité, de son incarcération », a-t-elle précisé.
Saïf al-Islam avait une dent en moins et disait avoir été coupé du monde, sans visiteur.
Il avait toutefois accès à une télévision par satellite et à quelques livres, a-t-elle ajouté.
En 2015, Saïf al-Islam a été condamné à mort par un peloton d’exécution par un tribunal de Tripoli pour crimes de guerre.
Il est aussi recherché par la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye pour crimes de guerre. Un mandat d’arrêt a été émis contre lui pour « meurtre et persécution ».
« IL FAUT REVENIR PROGRESSIVEMENT »
Il a vécu des années dans la clandestinité à Zintan pour éviter l’assassinat après avoir été libéré en 2017 par la milice, bénéficiant d’une loi d’amnistie. Dès 2016, il a pu reprendre contact avec des personnes à l’intérieur et à l’extérieur de la Libye, selon Mustafa Fetouri, analyste libyen proche de son entourage.
Saïf al-Islam recevait presque chaque semaine des visiteurs et débattait de politique et de la situation du pays. Parfois, il recevait des cadeaux et des ouvrages.
Vêtu d’une robe traditionnelle libyenne et d’un turban, il est apparu à Sabha, dans le sud du pays, en 2021 pour déposer sa candidature à l’élection présidentielle.
Il comptait capitaliser sur la nostalgie d’une certaine stabilité avant le soulèvement soutenu par l’OTAN en 2011, qui a renversé son père et plongé la Libye dans des années de chaos et de violences.
Cependant, sa candidature était très controversée et rejetée par nombre de ceux qui avaient souffert sous le règne de son père. De puissants groupes armés issus des factions rebelles de 2011 l’ont écartée d’emblée.
Au fil du processus électoral, fin 2021, sans règles claires, la candidature de Saïf al-Islam est devenue l’un des principaux points de blocage.
Il a été disqualifié en raison de sa condamnation de 2015, mais lorsqu’il a tenté de faire appel, des combattants ont bloqué l’accès au tribunal. Les tensions qui ont suivi ont contribué à l’effondrement du processus électoral et à la persistance de l’impasse politique en Libye.
Dans un entretien accordé au New York Times Magazine en 2021, Saïf al-Islam détaillait sa stratégie politique : « J’ai été absent du peuple libyen pendant 10 ans. Il faut revenir progressivement, progressivement. Comme un striptease. Il faut jouer un peu avec leur esprit. »
