Depuis plusieurs semaines, les enseignants de l’élémentaire et du moyen-secondaire observent un mouvement de grève qui aurait dû être l’occasion, pour les nouvelles autorités, d’opérer une rupture lucide avec les errements du passé. Il n’en est rien. Au lieu d’affronter les causes structurelles du malaise, le régime semble céder à une tentation bien connue, c’est-à-dire déplacer le problème vers le terrain répressif et juridique, comme si la conflictualité sociale pouvait être dissoute par décret.
Le communiqué du Conseil des ministres du mercredi 28 janvier 2025, dans lequel le président de la République demande au ministre de la Fonction publique de proposer une réglementation du droit de grève, constitue à cet égard une faute politique majeure. Il s’agit d’une fausse solution à un vrai problème. Le droit de grève n’est ni un privilège concédé par l’Etat ni une anomalie à corriger ; il est une liberté fondamentale consacrée par la Constitution du Sénégal elle-même. En son article 25, la Loi fondamentale reconnaît explicitement le droit syndical et le droit de grève, tout en précisant que leurs modalités peuvent être encadrées par la loi, non pour en vider la substance, mais pour en permettre l’exercice effectif et équilibré. Toute démarche qui viserait, sous couvert de réglementation, à restreindre substantiellement ce droit entrerait en contradiction avec l’esprit et la lettre de la Constitution.
Cette orientation est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un climat déjà alourdi par des prises de position pour le moins irresponsables. Les propos du président du Haut-conseil du dialogue social, Mamadou Lamine Dianté, qualifiant la grève d’illégale et appelant à sanctionner les enseignants, constituent une dérive grave. Une autorité chargée du dialogue social ne peut se muer en procureur. Elle est tenue à une obligation de neutralité, de médiation et de respect des acteurs sociaux. En reniant ces principes, il se disqualifie lui-même. On ne peut à la fois se réclamer d’un passé syndical et adopter un discours qui criminalise l’action collective des travailleurs de l’éducation.
L’histoire récente devrait pourtant servir d’avertissement. Les menaces, les intimidations et les sanctions n’ont jamais réglé une crise éducative au Sénégal. Elles produisent l’effet inverse, autrement dit, une radicalisation des positions, une rupture de confiance et une délégitimation durable de l’autorité publique. Le régime de Macky Sall en a fait l’amère expérience. Malgré des revalorisations salariales importantes entre 2022 et 2023, il n’est jamais parvenu à regagner la confiance des enseignants, parce que ces mesures ont été arrachées dans la contrainte. Comme le disait un syndicaliste : «On peut acheter le silence un temps, mais jamais la dignité.»
A cette défiance, se sont ajoutées des pratiques de communication désastreuses, marquées par la négation de l’évidence, la manipulation de l’opinion et la stigmatisation systématique des enseignants. Ces méthodes ont durablement entamé la crédibilité de l’Etat et largement contribué au rejet politique du régime précédent par le corps enseignant.
Il est d’ailleurs impossible d’analyser la trajectoire politique récente sans rappeler le rôle central des enseignants, et dans l’anormalité pour certains, avec des propagandes notamment dans le secondaire dans l’implantation et la structuration de Pastef. Le parti aujourd’hui au pouvoir doit une part essentielle de son enracinement territorial à ces femmes et hommes qui ont pris des risques considérables pour défendre un «projet» dit de rupture, souvent au prix de leur tranquillité professionnelle et personnelle. L’histoire politique retiendra que ce mouvement est né d’une élite administrative et syndicale de surcroît, mais qu’il a été massivement porté, diffusé et organisé par les enseignants à travers tout le pays. Oublier cette réalité serait une faute morale autant qu’une erreur stratégique.
Sur le plan juridique, la posture actuelle de l’Etat est également fragile au regard de ses engagements internationaux. Le Sénégal a ratifié les conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (Oit), notamment la Convention n°87 sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical, ainsi que la Convention n°98 sur le droit d’organisation et de négociation collective. Ces textes, qui ont valeur supra-législative en vertu de l’article 98 de la Constitution sénégalaise, imposent à l’Etat non seulement de s’abstenir de toute ingérence abusive, mais aussi de créer les conditions d’un dialogue social authentique. L’Oit est constante sur ce point. C’est comprendre que le droit de grève est une composante essentielle de la liberté syndicale, et toute restriction doit être exceptionnelle, proportionnée et strictement justifiée.
Par ailleurs, une grande partie des revendications actuelles ne relève même pas de contraintes budgétaires lourdes, mais simplement du respect des engagements et des règles existantes. Dans certaines académies du pays, par exemple, les indemnités du baccalauréat de la session de juillet 2025 n’ont toujours pas été intégralement versées aux présidents de jury, aux superviseurs de correction et à certains correcteurs, alors même que la date limite réglementaire de paiement est fixée au 30 novembre. Depuis le 1er décembre, l’Etat est objectivement en situation de manquement. Le choix délibéré de payer certains acteurs et d’en laisser d’autres de côté, sans explication officielle, relève de pratiques indignes d’un Etat qui se veut en rupture avec le «système» qu’il dénonçait hier.
Ce sentiment d’injustice est d’autant plus vif qu’il contraste avec des dépenses ostentatoires telles que la location d’un jet privé, et clientélistes comme la distribution de billets de pèlerinage à des acteurs politiques sans légitimité sociale. Cette dissonance morale est une insulte à ceux qui font fonctionner l’école sénégalaise au quotidien et qui demandent simplement le respect de leurs droits.
Gouverner, ce n’est pas menacer. Gouverner, ce n’est pas réglementer pour étouffer. Gouverner, c’est écouter, respecter la parole donnée et honorer les engagements pris. A défaut, le pouvoir actuel risque de répéter les mêmes fautes que ses prédécesseurs et de découvrir, à son tour, que l’on ne construit pas une école forte contre ses enseignants, mais avec eux. Comme le rappelle un principe fondamental du droit social : «Il n’y a pas de paix durable sans justice.»
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque, Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/Sénégal
