Il faut se rappeler, in fine, que l’abolition des privilèges de naissance et l’égalité des chances de réussite (ou la méritocratie) sont les promesses phares de la République. Et seule l’école publique permet de faire advenir cette utopie.
La semaine dernière, en lisant les archives numérisées de Jeune Afrique, je suis incidemment tombé sur le magazine n°388-389 du 10 au 23 juin 1968. Les textes, où l’on retrouve même la plume légendaire de Béchir Ben Yahmed, décrivent avec justesse l’atmosphère dans laquelle se trouvait notre pays aux pires moments du «mai 68 sénégalais». Du fait de la crise économique que traversait le pays, le poète-Président Léopold Sédar Senghor instaura le système de fractionnement des bourses, ce qui courrouça les étudiants. En dépit de sa clandestinité parce que non reconnue par l’Etat, l’Union démocratique des étudiants du Sénégal (Udes), du haut de sa légitimité auprès de la majeure partie des étudiants de l’Université de Dakar, réussit à tenir texte aux autorités -notamment le ministre de l’Education nationale d’alors, le Professeur Amadou Mahtar Mbow. Comme il est encore dans l’esprit du temps, les étudiants estimèrent qu’en dépit du marasme, seuls les gouvernants doivent se ceindre les reins. Dans un manifeste, puis dans un mémorandum de huit pages, l’Udes déclare : «Nous voulons bien faire des sacrifices à condition que le gouvernement commence par réduire les salaires trop élevés des ministres et des députés, qui gagnent en moyenne 300 000 francs Cfa par mois, soit l’équivalent de la bourse annuelle d’un étudiant. Nous refusons que l’on rogne sur nos maigres ressources d’autant plus que nos revendications se placent dans le cadre général des revendications du Peuple sénégalais.»
Lorsque l’Union nationale des travailleurs du Sénégal (Unts) décida contre toute attente de faire cause commune avec les étudiants, la crise s’approcha rapidement de ce que Senghor a appelé, lors d’un discours prononcé le 30 mai 1968, une «lente descente du Sénégal dans l’abîme». Mais la dextérité du poète, aidé par des patriotes compétents, réussit à nous dépêtrer de cette crise. Et l’ouverture de la confrontation démocratique prit une ascension vertigineuse qui ne devait jamais se tasser. Rappeler cet événement fort important dans notre histoire est une manière de montrer qu’une revendication vieille d’un demi-siècle, celle du paiement régulier et équitable des allocations d’études, continue toujours de s’attaquer aux fondements de la République. C’est un échec lamentable des pouvoirs publics.
Depuis quelques jours, encore une fois, ce sont les Gardes rouges du «Projet» -sobriquet donné en Chine aux étudiants des universités de Pékin qui, comme des escadrons de la mort, terrorisèrent les adversaires de Mao Zedong, lors de la sanglante Révolution culturelle de 1966 -qui manifestent avec fureur et opiniâtreté. Après que les autorités universitaires, réagissant à la décision des étudiants de se restaurer sans payer, ont décidé de fermer les restaurants jusqu’à nouvel ordre, obligeant ainsi les pensionnaires à se débrouiller pour survivre. Cette décision extrême (et inhumaine) a plongé les campus dans un chaos affligeant. Les images qui nous proviennent de certaines universités publiques, depuis quelques jours, sont terribles et infamantes. Certaines vidéos en ligne montrent des jeunes s’agglutiner par grappes devant des bassines pour ne pas mourir de faim ; des étudiants qui unissent leurs forces pour survivre dans des conditions désagréables ; des campus, ces lieux de savoir et de «montée en humanité», qui sont devenus les théâtres de la rixe entre étudiants et Forces de sécurité. A défaut de discussions sincères et de capacité à trouver des compromis, les deux parties ont décidé de s’expliquer sur le pré. Les représentants des étudiants considèrent que les autorités actuelles, habituées à la fabrique du chaos et à la confrontation, n’entendent que le langage de la violence.
Sans doute est-il légitime de dénoncer la monomanie des étudiants consistant à utiliser régulièrement la violence pour marteler leurs revendications. De fait, la destruction de biens publics ne peut pas être cautionnée. Les scènes de saccage auxquelles nous avons assisté sont regrettables, inciviques et intolérables. Mais l’on ne peut pas se limiter à la seule condamnation de ces actes sans pour autant faire leur archéologie. Entre les autorités et les étudiants, ce me semble, il y a une rupture de confiance et une culture de violence qui font qu’il n’y a quasiment pas l’heur de trouver un modus vivendi sincère et durable. Quand les étudiants cherchent à manifester leur courroux, même de manière pacifique, la force publique n’hésite pas à les réprimer, parfois à les tuer impunément, à les éborgner, à transpercer leur chair avec des armes létales ; bref, on exerce sur leur corps une violence aveugle et innommable. L’on a l’impression qu’en face de l’étudiant, qui est perçu comme une charge suffocante et une menace, les autorités sont toujours sur le qui-vive, et prêtes à recourir à la violence pour étouffer dans l’œuf les revendications nombreuses et audacieuses de ces enfants des gueux, ceux-là mêmes qui doivent se débrouiller pour échapper à ce que Didier Eribon, homosexuel et transfuge de classe, appelle le «verdict social», à savoir la manière dont la société assigne des places et des rôles, par le truchement de mécanismes d’exclusion, d’infériosation, et de déterminismes sociaux (1).
La grogne des étudiants permet aussi de s’interroger sur les offres que les pouvoirs publics leur proposent hormis la violence. A ausculter leurs discours et revendications, on constate aisément que l’université est traversée par les grandes tensions sociales en vogue. A savoir les inégalités sociales, l’ascension irréversible et dramatique de la pauvreté, le développement d’une élite extrêmement riche et impudique, le travestissement des idéaux de l’alternance et l’indifférence des nouvelles autorités, etc. Il me semble qu’il faut voir dans le courroux des étudiants un cri foncièrement politique, qui dépasse largement la question épineuse des allocations d’études, et qui s’inscrit dans une dynamique contestataire dont la désillusion est le motif principal. De ce fait, le discours misérabiliste du gouvernement consistant à prendre pour prétexte la crise économique ne peut pas passer auprès des étudiants. Qui, comme ceux de mai-juin 1968, considèrent que seuls les gouvernants doivent se ceindre les reins.
Il faut se rappeler, in fine, que l’abolition des privilèges de naissance et l’égalité des chances de réussite (ou la méritocratie) sont les promesses phares de la République. Et seule l’école publique permet de faire advenir cette utopie. Il n’y a pas de politique démocratique digne de ce nom sans une éducation de qualité. D’ailleurs, la vie de notre démocratie nous en donne une idée assez précise. Le Président Bassirou Diomaye Faye et son prédécesseur, le Président Macky Sall, sont issus de milieux défavorisés et précaires. S’ils ont réussi à se hisser au sommet de la République, c’est grâce à l’école publique, et à l’obligation des pouvoirs publics d’assurer une bonne éducation à chaque citoyen. L’on peut épiloguer sur les causes de l’effondrement de l’école publique, ou même tenter de situer les responsabilités, mais la vérité est qu’il faut avoir le courage (et l’ingéniosité) de réformer de fond en comble le système éducatif, conformément aux ambitions que nous avons pour notre pays. Lequel a perdu, hélas, son âme, à savoir sa vocation de devenir une terre de culture, où les textes remplacent les harpons, et où les idées prennent le pas sur les invectives.
Note (1)-
Voir, à ce propos, La Société comme verdict. Classes, identités, trajectoires, Paris, Fayard, 2013, 256 pages. Dans ce livre, l’auteur de Retour à Reims dissèque, avec sa rigueur intellectuelle proverbiale, son érudition et sa pudeur, la manière dont la société assigne des places et des rôles, et façonne la «constitution des existences et des subjectivités».
