Depuis l’affaire de la dette dite « cachée », le Sénégal frôle la crise. Selon le document de Stratégie de la Dette à Moyen Terme (SDMT) 2026-2028, l’endettement atteindrait 119 % du PIB à fin 2024. Ce niveau dépasse largement les seuils de prudence et alimente un débat crucial sur une éventuelle restructuration. Un questionnement s’est ainsi imposé autour de l’éventualité d’une restructuration de la dette publique. 

Dérivé du latin structura, qui renvoie à l’idée de « doter de nouvelles structures », le terme restructuration s’entend, dans son acception stricte, comme la renégociation des contrats liant l’administration débitrice à ses créanciers. Elle permet, en ce sens, un renouvellement du cadre juridique régissant la relation de dette.

Concernant le Sénégal, alors qu’un consensus économique semble progressivement se dessiner en faveur d’une telle option, le gouvernement sénégalais rappelle avec insistance qu’il n’est pas question de restructurer la dette publique. Le Premier ministre l’a réaffirmé avec vigueur le 8 janvier : « Le Sénégal ne veut pas d’une restructuration de la dette. Ce n’est pas une position d’Ousmane Sonko, c’est la position officielle de l’État du Sénégal ».

Dès lors, faut-il restructurer la dette publique sénégalaise ? Cette contribution tente d’expliquer que, si nécessaire soit-elle, la restructuration n’est pas inévitable. 

Un consensus d’expert à nuancer

Un consensus relatif semble se dégager au sein des économistes. Dans une note publiée le 4 décembre 2025, la Bank of America soulignait que la restructuration de la dette extérieure sénégalaise devenait de plus en plus « probable ». Seydina Alioune N’Diaye, dans une note publiée le 5 janvier 2026, plaide quant à lui « pour une restructuration organisée de la dette publique sénégalaise en 2026 ». Enfin, dans un « rapport » publié le 19 janvier 2026, Martin Kessler et Abdoulaye Ndiaye semblent, quoiqu’avec nuance, accorder davantage de crédit à l’hypothèse d’une restructuration de la dette publique.

Toutefois, les positions des économistes appellent à être nuancées. La situation du Sénégal requiert une analyse distinguant le risque d’insoutenabilité de la dette du risque de défaut de paiement. Ces deux notions diffèrent conceptuellement. La soutenabilité renvoie à la capacité d’un État à préserver, sur le long terme, des marges de manœuvre budgétaires suffisantes pour honorer ses engagements futurs sans modification majeure de sa politique budgétaire et économique. Le défaut de paiement, en revanche, désigne l’incapacité d’un État à mobiliser immédiatement les ressources nécessaires pour honorer ses échéances à court terme. La première notion relève ainsi d’une approche budgétaire de long terme, tandis que la seconde renvoie à une problématique de trésorerie. L’exemple du Congo en 2024 est éclairant. Le pays a fait défaut sur 30 milliards de FCFA alors que le FMI jugeait sa dette encore « viable ». La nuance entre budget et trésorerie est donc fondamentale.

Un risque de liquidité plutôt qu’une insoutenabilité

Pour le moment, le risque ne ressemble pas à un risque d’insoutenabilité. En termes de stock, l’encours de la dette s’élevait à fin 2024 à 23 273 milliards de FCFA. Ce niveau, pouvant être présenté comme préoccupant en valeur absolue, peut toutefois être analysé à la lumière de sa dynamique et de la capacité de l’économie à absorber cette dette, notamment à travers la croissance économique. En effet, la variation nette de l’encours de dette (besoin de financement – amortissement) s’élevait en 2025 à 2 331 milliards de FCFA et était projetée en 2026 à 1 372 milliards de FCFA soit une réduction de près de 40 % par rapport à 2025. Sur la base d’un taux moyen de progression de l’encours de la dette d’environ 7 à 8 %, une croissance nominale de 7 à 9 %, correspondant à 4 à 5 % de croissance réelle accompagnée d’une inflation modérée, pourrait contribuer à stabiliser l’encours de la dette, sous réserve que le coût moyen de la dette demeure inférieur à la croissance nominale et que l’accès au refinancement soit préservé. En revanche, cette dynamique repose sur deux conditions essentielles : une progression de l’encours de dette inférieur au taux de croissance nominale et une mise en œuvre de la consolidation budgétaire engagée par le PRES compatible avec la préservation du potentiel de croissance.

L’épreuve du service de la dette (2026-2028)

L’analyse des flux budgétaires révèle cependant une situation tendue. En 2025, le ratio service de la dette sur recettes budgétaires atteignait 111 % après révision. En 2026, ce ratio devrait se maintenir à un niveau identique.

Ces chiffres sont préoccupants. Ils signifient que les recettes propres de l’État ne suffisent plus à couvrir les remboursements. Le Sénégal est donc contraint d’emprunter pour rembourser : c’est le mécanisme du « roll-over ». Dans ce contexte, la moindre perte de confiance des marchés transformerait ce risque de liquidité en défaut de paiement.

Ce risque de liquidité est particulièrement concentré sur la période 2026-2028. C’est le moment où arrivent à échéance l’Eurobond de 2018 et divers titres publics. Passé ce cap, le service de la dette devrait mécaniquement baisser dès 2029. Parallèlement, l’État espère de nouvelles marges de manœuvre grâce à la montée en puissance des recettes pétrolières et gazières.

Conclusion : Laisser passer l’orage avec espoir !

Au terme de cette analyse, il est désormais clair que la restructuration, bien qu’utile, n’est pas en soi inévitable. Le défi sénégalais est avant tout un défi de trésorerie ciblé dans le temps. Le gouvernement fait le pari de « laisser passer l’orage » entre 2026 et 2028 pour retrouver de nouvelles marges de manœuvres à l’horizon 2029. Ce pari est compréhensible bien que reposant un équilibre fragile : une gestion de trésorerie sans faille, une crédibilité budgétaire restaurée et, surtout, le maintien absolu de la confiance des créanciers.

Sources : SDMT 2026-2028, LFI 2025, LFR 2025, LFI 2026

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