Le travail aux urgences la nuit est particulièrement éprouvant. Entre la fatigue et la baisse de concentration, ses effets sur les médecins sont nombreux. Le professeur Oumar Kane, chef du service d’anesthésie-réanimation et coordonnateur des urgences à l’hôpital Fann, est revenu sur l’essentiel du travail nocturne aux urgences et sur l’impact réel qu’il exerce sur le personnel médical, tant sur le plan physique que sur le plan mental.
Quels sont les types de cas auxquels vous êtes généralement confronté la nuit ?
Aux urgences de Fann, les motifs de consultation les plus fréquents sont dominés par des situations vitales nécessitant une prise en charge immédiate, notamment les détresses respiratoires, les malaises graves et les troubles de la conscience, tandis que les traumatismes restent rares. Les urgences neurovasculaires occupent une place centrale, les Avc ischémiques et hémorragiques représentant près de 45% du taux d’occupation des lits. Elles sont suivies par les urgences respiratoires, puis par les pathologies infectieuses. Les urgences cardiovasculaires, comme l’infarctus du myocarde, sont également fréquentes. Enfin, les urgences chirurgicales transitent par le service avant d’être orientées vers les services spécialisés.
La nuit, les urgences fonctionnent-elles réellement avec les mêmes moyens et la même efficacité que le jour ?
Les urgences hospitalières fonctionnent la nuit, mais avec des ressources souvent réduites par rapport au jour, ce qui peut impacter l’efficacité. Les effectifs soignants sont généralement moindres et l’accès à certains spécialistes est limité. La nuit, les équipes comptent souvent moins d’infirmiers et d’aides-soignants qu’en journée, sans personnel supplémentaire pour assurer les pauses. L’organisation s’adapte avec plus de flexibilité, mais le manque de lits et de transferts vers d’autres services crée des engorgements. Les délais pour l’évaluation initiale diminuent la nuit en raison d’une affluence moindre, mais la prise en charge médico-soignante peut être écourtée ou retardée pour les diagnostics non urgents. Passer une nuit sur un brancard aux urgences augmente le risque de mortalité de près de 40% chez les patients âgés de plus de 75 ans.
Comment décide-t-on concrètement des priorités lorsque plusieurs urgences surviennent en même temps ?
Lors de plusieurs urgences simultanées, les priorités sont définies grâce au triage, un processus médical visant à classer les patients selon la gravité, l’urgence et les ressources disponibles. Réalisé dès l’arrivée par un infirmier d’accueil et d’orientation formé, il repose sur l’évaluation rapide des motifs de consultation, des signes vitaux et de la douleur. Des échelles standardisées distinguent cinq niveaux, du niveau 1 (urgence vitale immédiate) au niveau 5 (non urgent). Le triage permet d’orienter les patients vers les zones adaptées, de prévenir les pertes de chance et d’optimiser l’organisation. Il nécessite calme, communication et réévaluation continue.
La fatigue du personnel peut-elle, selon vous, influencer certaines décisions médicales ?
Oui, la fatigue du personnel aux urgences peut influencer les décisions médicales en augmentant le risque d’erreurs et en altérant le jugement clinique. Le burn-out et l’épuisement émotionnel touchent jusqu’à 62% des urgentistes, avec des niveaux élevés d’épuisement chez 47% d’entre eux, selon une enquête internationale. Cela se manifeste par une dépersonnalisation et une réduction de l’accomplissement personnel, aggravées par le sous-effectif et les horaires irréguliers. La fatigue accroît le risque d’erreurs médicales et dégrade la qualité globale des soins, comme le montrent plusieurs études sur les urgentistes. À noter que le manque de personnel multiplie par dix le risque de burn-out, tandis que le travail de nuit perturbe les rythmes biologiques et augmente les troubles psychiques. Chez les moins expérimentés, l’épuisement est encore plus prononcé.
Un événement vous a-t-il particulièrement marqué alors que vous étiez en fonction pendant la nuit ?
Oui, une nuit m’a particulièrement marqué. Il n’y avait plus une seule place disponible : tous les lits étaient occupés, et les sapeurs-pompiers continuaient d’amener des malades les uns après les autres. J’ai été appelé vers 1 heure du matin pour essayer de mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Finalement, la seule solution viable a été d’improviser, malgré les plaintes des accompagnants : nous avons installé des patients sur des chariots de transfert alignés dans les couloirs. Certains, trop faibles pour être déplacés, sont restés assis dans leur fauteuil roulant toute la nuit restante, sous la surveillance permanente de l’équipe.
Selon vous, quelle serait la première mesure à prendre pour améliorer les urgences nocturnes ?
La première priorité pour améliorer la prise en charge aux urgences serait de renforcer immédiatement les ressources humaines en recrutant et en formant massivement du personnel paramédical et médical dédié. Cela permettrait de réduire les délais d’attente tout en soulageant les équipes actuelles épuisées. Il faudrait aussi renforcer le tri à l’arrivée par des infirmiers organisateurs d’accueil (Ioa) formés à des protocoles avancés, ce qui fluidifierait les flux. Une meilleure mutualisation des lits et une coordination avec l’aval éviteraient les blocages en sortie. Les urgences sont loin d’être un monde onirique. Elles ne font pas rêver. C’est un univers où, entre la vie et la mort, il n’y a parfois qu’un seul pas. Un lieu qui fait peur, davantage encore lorsqu’on y est contraint la nuit. Chaque nuit, les médecins mènent une lutte acharnée, sacrifiant leur repos et leur vie familiale pour en sauver d’autres. Aux urgences, des vies basculent, puis se raccrochent. Des patients, parfois plus proches de la mort que de la vie, arrivent dans un état fragile et repartent avec cette chance précieuse : prolonger leur voyage sur terre, continuer à vivre.
Avec le Soleil
