Aujourd’hui encore, une fois n’est pas coutume, la Nation pleure un de ses fils, tombé dans un temple du savoir que les politiques successifs ne cessent de transformer en champ de bataille. L’université, censée être un espace de débat, d’instruction et de formation des futures générations, devient peu à peu un terrain propice à l’expérimentation de la répression policière et, à fortiori, de la violence d’Etat.
Rien de nouveau, dira-t-on. C’est Sisyphe, tout le monde en convient. Des étudiants mouraient sous les gouvernements précédents, pourquoi n’en serait-il pas de même sous celui-ci ? Qui ne se souvient pas de feu Balla Gaye, étudiant tombé sous le mandat de Maître Wade ? Peut-être me dira-t-on que cela est lointain et que les souvenirs de cette tragédie sont diffus. D’ailleurs, moi non plus je n’en ai pas une mémoire précise, car j’étais encore un enfant et, par conséquent, en dehors de quelques journaux et de certaines images, il m’est impossible de dire exactement ce qui s’était passé.
Les souvenirs seront sans doute plus frais et plus vifs lorsque j’évoquerai feux Bassirou Faye et Fallou Sène qui, eux aussi, ont perdu la vie dans les mêmes conditions que le premier, à savoir dans un contexte de réclamation de leurs droits. Peut-être me dira-t-on également que les étudiants ne sont pas des anges, qu’ils peuvent faire preuve de violence, commettre des actes de vandalisme et être manipulés par des «forces occultes».
Dès lors, un exercice de rafraîchissement des esprits s’impose, notamment à l’endroit de nos autorités politiques qui semblent oublier les facteurs mêmes qui les ont conduites là où elles se trouvent aujourd’hui. Premièrement, il existe un élément inamovible chaque fois qu’une tragédie de ce genre se produit : des éléments de langage qui, eux, ne varient pas, quels que soient les gouvernements et leurs étiquettes politiques.
Pour justifier la répression des mobilisations estudiantines, il a toujours été question d’ériger un ennemi imaginaire afin de donner une légitimité au forfait. Les éléments de langage sont récurrents : ce ne sont pas seulement des étudiants, il existerait d’autres forces derrière eux cherchant à déstabiliser le pays ; il ne s’agirait pas de manifestations, mais de troubles à l’ordre public ; d’ailleurs, des renseignements feraient état de la détention d’armes.
Cette recherche perpétuelle de boucs émissaires permet de se dédouaner tout en élargissant la fenêtre d’Overton. On se souvient de Alpha Yoro Tounkara, tué par les Forces de l’ordre à l’université de Saint-Louis sous le régime de Macky Sall, ainsi que des 80 morts dus à une répression sanglante lors de récents événements politiques. La désignation systématique des manifestants comme des terroristes n’a rien de nouveau.
Hier, avec la mort tragique de Abdoulaye Ba, la déception a atteint son apogée. L’espoir suscité par le tandem Diomaye-Sonko s’est brusquement mué en un douloureux retour en arrière. Une population qui n’est toujours pas guérie des blessures infligées par le pouvoir précédent se retrouve à revivre des pratiques qu’elle croyait révolues.
Les hommes changent, mais les politiques demeurent intactes. La répression, quant à elle, reste plus que jamais à l’ordre du jour ; la soif de sang étudiant semble devenir un désir presque insatiable. L’université constituait, dans un passé très récent, un bastion efficace de lutte politique, un bouclier infatigable de l’opposition pastéfienne face à la toute-puissance du monarque Sall. Aujourd’hui, comme par hasard, elle devient l’incarnation du diable. Le «Gatsa Gatsa» brandi tant de fois par Sonko pour combattre l’injustice en refusant de devenir l’agneau du sacrifice d’un système qui opprime, complote et massacre pour garder ses privilèges, est mis à nu. Cette doctrine est vidée de son essence, car elle ne sert plus un agenda politique.
Maintenant que l’objectif de la conquête du pouvoir est atteint, gouverner devient différent de s’opposer, et par ailleurs il faut être ferme dans ce genre de circonstance. Cela semble être le message véhiculé, même si ce n’est pas officiel. C’est en tout cas une perception partagée par bon nombre de concitoyens, la plupart étant des sympathisants de Pastef. Les vérités d’hier sont simplement devenues les mensonges d’aujourd’hui. Et pire encore, on pourrait dire sans cligner des yeux que ce n’étaient pas des vérités, mais justement de la poudre de perlimpinpin pour conquérir le pouvoir.
Je ne crois aucunement en l’existence d’homme providentiel. Croire en cela, c’est nier la complexité de la réalité politique et, par ailleurs, c’est vivre dans l’illusion permanente. D’autant plus que le projet Pastef avait déjà tranché sur cette question depuis longtemps. Sonko le répétait souvent : il ne s’agit point d’une question de personne, mais d’un projet politique qui transcende les hommes. Donc on peut dire qu’aucun homme, qu’importe sa popularité et sa carrure de leader, n’est indispensable dans une telle offre politique.
Assumer sa responsabilité de chef de gouvernement, de leader d’un mouvement politique, de loin le plus charismatique, et portant des idées claires et neuves, exige de respecter le contrat social établi avec les Sénégalais pour changer leurs conditions de vie et d’existence. Ce n’est ni par l’invocation répétée d’un fautif perpétuel ni par la dénonciation d’un système omniprésent que l’on bâtira un pays. Continuer à se comporter comme un opposant tout en tenant les rênes du pouvoir relève d’une tartufferie sans équivalence pour masquer une certaine impuissance ou incompétence.
D’aucuns me diront que la situation catastrophique des finances publiques, accompagnée de la forte pression des bailleurs de fonds à l’instar du Fmi, et le fait que le gouvernement actuel ait hérité d’un pays en lambeaux diminuent excessivement leur marge de manœuvre. Certes, je suis totalement en phase avec cet état des lieux de la situation et, par conséquent, beaucoup de Sénégalais sont conscients de cette réalité et sont prêts à y faire face. Ils savent que redresser un pays ne se fait pas en un claquement de doigts, car cela nécessite d’abord des réformes en profondeur afin d’instiller de nouvelles dynamiques structurelles sur les plans politique, économique et social pour renverser la tendance.
Mais cela ne saurait aucunement constituer l’argument phare pour les dédouaner. D’autant plus que ces mêmes personnes qui sont au pouvoir actuellement n’ignoraient pas cet état de fait. Depuis longtemps, Ousmane Sonko n’a cessé de dénoncer les contrats léonins qui bradent nos ressources naturelles, la corruption endémique consubstantielle à la gestion de nos finances publiques et le détournement massif de l’argent du contribuable auquel se livrent certaines personnes proches du pouvoir. Par ailleurs, ce constat réel de la situation sous Macky Sall a été l’un des facteurs déterminants de la création du mouvement Pastef et de la politisation de beaucoup de Sénégalais, notamment les jeunes.
Cette dynamique s’est manifestée à travers des livres du leader de Pastef comme Pétrole et gaz au Sénégal : chronique d’une spoliation, publié en 2017, et Solutions, publié en 2018. Continuer de justifier le retard de certaines réformes et de mettre tout sur le dos de l’état des finances publiques, comme s’il s’agissait d’une découverte après la prise de pouvoir en 2024, relève de la fantaisie ou bien de la mauvaise foi, puisqu’ils ont été élus sur la base de leurs promesses consistant à redresser, rendre justice et réformer. La méconnaissance à elle seule ne saurait être la cause de tous les maux. Même si le degré de gravité de l’état de ruine du pays s’entend, le manque criant de volonté politique dans beaucoup de domaines reste plus évident.
Depuis le début du mandat du président de la République, Bassirou Diomaye Faye, l’état de ruine du pays est toujours brandi pour exiger des Sénégalais des sacrifices qu’ils devraient consentir pour arriver à bout de cette pente chaotique. Quant à ces sacrifices demandés, l’Etat s’était en premier porté volontaire pour les subir. Cela consistait à diminuer le train de vie de l’Etat, à abolir certains privilèges malsains comme les fonds politiques, et à fusionner des agences budgétivores dans le cadre des réformes nécessaires engagées pour renverser la dynamique. Cependant, le constat reste le même. Les pratiques du passé, tant de fois dénoncées, reviennent au galop. Le Sénégalais, déjà misérable, doit faire face à la cherté des produits de première nécessité, à la hausse du prix du loyer et au manque d’opportunités, mais pour l’Etat, il n’en est pas question.
Venons-en maintenant plus en profondeur à la question des étudiants. Cela fait plusieurs mois, un discours ou bien une vision totalement nouvelle, pour ne pas dire une orientation politique choisie par l’Etat, commence à s’installer. Il s’agit désormais de penser l’étudiant en termes de coût et non plus de le considérer comme un investissement potentiel.
Le précédent ministre de l’Enseignement supérieur, actuellement ministre de l’Environnement, Abdourahmane Diouf, est le premier responsable officiel à raisonner de la sorte. Il avait avancé des chiffres pour montrer ce qu’un étudiant coûte à la cité. Par conséquent, à travers son raisonnement, sa conclusion était la suivante : il faudra réformer le secteur parce que l’étudiant coûte cher et que les montants alloués par l’Etat aux étudiants, et les différentes subventions en termes de restauration, de logement et de dépenses liées à l’eau et à l’électricité étaient pharaoniques.
Dire cela, c’est presque oublier le rôle que remplit la bourse pour les besoins de l’étudiant. Mais au-delà de cela, c’est omettre de souligner que cette modique somme, qui est la source du contentieux entre étudiants et gouvernement, joue aussi un rôle de soutien pour des familles qui peuvent parfois en dépendre. Certains étudiants sont obligés de diviser leur bourse pour soutenir leur famille. Ignorer cette dure réalité, c’est, de prime abord, passer à côté de la fonction solidaire que joue cette allocation.
Ce raisonnement semble être proche du «New Public Management», consistant à raisonner en termes d’efficacité et de rendement. Le problème avec cette approche, c’est que tout ne peut pas être chiffré. Par exemple, comme on l’a susmentionné, l’étudiant est un investissement potentiel. Certes, c’est un investissement aléatoire qui peut ne pas fructifier à l’avenir, en ce sens qu’il n’aura pas une garantie d’emploi futur, qu’il ne sera pas imposé comme les travailleurs et qu’ainsi il ne participera pas directement aux financements des dépenses publiques. Mais, doter un étudiant de connaissances intellectuelles, c’est l’outiller pour faire face à des défis mondiaux tels que la crise climatique, les questions sécuritaires, et d’avoir une conscience citoyenne plus poussée afin d’être plus exigeant à l’égard des dirigeants.
Donc, il incombe à l’Etat de créer les conditions sine qua non pour que chaque étudiant puisse avoir un cadre de réalisation de ses projets, mais également d’expression de son intellect. Ainsi, la volonté affichée par le gouvernement pour réformer le secteur de l’enseignement supérieur est salutaire, mais elle ne doit se fonder ni sur un rapport de force ni sur une injustice. Cela nécessite des échanges entre les acteurs concernés de ce secteur, car il est dans l’intérêt de tous d’avoir un calendrier universitaire équilibré.
En outre, diminuer la charge des bourses sur les dépenses publiques de l’Etat, en prenant notamment en compte les critères sociaux, pourrait faire partie des pistes pour réorganiser le système de paiement des bourses. Cette alternative semble, à première vue, pertinente, dans le cadre où l’octroi des bourses ne concernerait que les étudiants démunis. Cela pourrait garantir une certaine équité sociale, en ce sens que l’attribution ciblerait principalement la couche d’étudiants en situation de précarité.
Mais cette alternative manque de fiabilité pour plusieurs raisons. N’oublions pas que l’économie sénégalaise est soutenue en majorité par le secteur informel qui, naturellement, écarte la plupart des citoyens de l’imposition. Par ailleurs, comment prétendre connaître la situation sociale de certains étudiants quand, à côté, l’activité de leurs parents passe entre les mailles de la déclaration d’impôts ? La question ne se poserait pas si le caractère obligatoire de l’impôt pour financer les charges publiques était généralisé à tous les secteurs, ou en tout cas si le secteur informel était formalisé pour permettre une traçabilité efficace. Cela conduirait à avoir un système de données fiable, qui ne se baserait pas simplement sur la déclaration de l’étudiant, mais sur une vérification effective de la situation de chaque individu.
D’autant plus que le choix de l’université publique, pour beaucoup d’étudiants, s’opère généralement par manque d’alternative, dû la plupart du temps à des raisons d’ordre financier. En effet, les familles aisées préfèrent envoyer leurs enfants à l’étranger ou payer des sommes conséquentes dans le privé pour leur formation. Cela n’enlève en rien la qualité et la rigueur des formations de l’enseignement supérieur sénégalais, puisque la majorité de nos cadres, à l’instar du président de la République et du Premier ministre, sont de purs produits de l’université publique.
Au contraire, c’est pour mettre en lumière le fait que les conditions d’études et de vie dans les universités sont difficiles. Prenons le cas de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad), qui comptait plus de 85 000 étudiants selon les chiffres de l’année académique 2020-2021 de la Direction des affaires pédagogiques de l’Ucad. Ces chiffres, vieux de cinq ans, doivent en effet être dépassés, du fait de l’orientation annuelle des bacheliers. Cet accueil largement au-dessus de ses capacités pourrait, à lui seul, être la source de nombreux dysfonctionnements allant du logement à la restauration, mais également du point de vue de la dispense des cours sur le plan pédagogique. A titre d’exemple, une chambre prévue pour accueillir deux ou trois personnes au maximum se retrouve avec un nombre beaucoup plus important. Ces conditions se répercutent aussi dans des secteurs annexes et constituent une paralysie pour tout un système.
Un autre point à soulever, dans le cadre de la réforme de notre système universitaire, est le degré de professionnalisation de certaines formations, ou bien le manque d’opportunités professionnelles offertes dans le cursus d’un étudiant. En effet, pour remédier à cela, il faut envisager d’insérer des stages obligatoires et même des formations en apprentissage pour renforcer cette professionnalisation.
Cela participe, au-delà de la formation théorique, à fabriquer un nouveau type d’étudiant déjà préparé au monde de l’emploi. Ce cadre, en effet, pourrait changer la donne en ce qui concerne l’accès au marché du travail : à travers les alternances ou les stages, les étudiants développent des expériences pratiques solides. Des structures comme l’administration publique, l’Assemblée nationale et même le secteur privé constituent des espaces de professionnalisation intéressants pour mettre en œuvre cette politique.
Par conséquent, il est nécessaire pour l’Etat d’exploiter cette alternative en y mettant les moyens, notamment en accompagnant le secteur privé à travers des subventions, afin de garantir de façon pérenne un système universitaire fiable pour répondre aux enjeux de développement. Il faut pour cela que le stage ou l’apprentissage soit rémunéré, pour ne pas devenir un système d’exploitation et de précarisation des étudiants. Aujourd’hui, on est très loin de cette réalité car, à travers les stages, les étudiants sont la plupart du temps à la merci des structures qui les emploient. Celles-ci ne les rémunèrent pas et, pire encore, leur confient des missions qui sortent totalement du cadre de leurs études, pour ne pas dire subalternes. Par ailleurs, ce système exploite, profite et use les étudiants, au lieu de les encadrer et de les former.
Dès lors, l’Etat pourrait envisager de mettre en place des plateformes transparentes dédiées à l’offre de stages ou d’apprentissage. La sélection relèverait davantage de la pertinence du profil du candidat que d’un simple pistonnage ou népotisme. L’expérience démontre que pour décrocher une opportunité de stage au Sénégal, il faut connaître untel qui connaît untel, ou bien avoir des membres de sa famille qui travaillent au sein des organes étatiques pour espérer décrocher le fameux sésame. Donc il convient de se départir de ces pratiques anciennes pour que les réformes envisagées fonctionnent de manière efficace.
Abibou DIALLO
Etudiant en Master de Droit public à l’Université de Lille
Titulaire d’un Master de Science politique
à l’Université Lumière Lyon 2
