Alors que les discours officiels promettent une école moderne, connectée et tournée vers l’emploi, le quotidien des établissements scolaires renvoie une image bien différence. Entre classes surchargées, enseignants démunis et numérique défaillant, la transformation systémique de l’éducation peine à prendre corps. Enquête sur un paradoxe national.

Sur le papier, le tableau est idyllique. Pédagogies actives, classes inversées, promotion des filières STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques), immersion numérique, formation professionnelle articulée aux besoins du marché. Les orientations des réformes contemporaines semblent inspirées des manuels les plus aboutis du management de l’innovation. Dans la réalité cependant, l’écart demeure saisissant et l’harmonie annoncée laisse place à une dissonance persistante. Comment expliquer ce fossé entre les ambitions proclamées dans les sphères décisionnelles et les conditions concrètes qui prévalent dans les salles de classe surchauffées et sous-équipées ?

L’intégration massive du numérique constitue l’un des axes principaux des réformes récentes. L’école de demain, assurent les décideurs sera celle de la compétence et de l’accès élargi au savoir grâce aux nouvelles technologies. « Il faut passer d’une école de la mémorisation à une école de l’intelligence et de la créativité », répètent en chœur les experts onusiens et les décideurs politiques. Pourtant, en dehors des centres urbains, la classe dite connectée demeure largement un mirage.

La fracture numérique se traduit concrètement par des connexions instables, l’absence d’équipements interactifs, et des situations où seul un manuel doit suffire pour une trentaine d’élèves. Quant aux tablettes distribuées, elles sont parfois détournées de leur vocation pédagogique en raison d’un déficit de formation et d’un manque de maintenance.

L’employabilité des jeunes constitue une autre priorité affichée. Face à un chômage des diplômés préoccupant, l’institution scolaire est sommée d’intégrer davantage les exigences du marché du travail et de favoriser l’esprit entrepreneurial. Sur le terrain, cependant, les ateliers techniques manquent d’équipements, les filières professionnelles restent perçues comme secondaires et la coopération avec le secteur privé demeure insuffisamment structurée. L’école continue trop souvent de former des demandeurs d’emploi dans un environnement qui requiert des créateurs de valeur.

Ce décalage dépasse la seule dimension technique et révèle une tension d’ordre culturel. Le principal angle mort de cette transformation reste sans doute l’enseignant. Considéré comme le « parent pauvre » de la réforme, il est pourtant le premier maillon de la chaîne. Comment exiger de lui des pratiques innovantes lorsqu’il est insuffisamment formé, peu valorisé et confronté à des effectifs pléthoriques ? Comment en faire un acteur du changement alors que la culture institutionnelle privilégie le cours magistral et la notation-sanction ? « On change les programmes, mais on ne change pas la manière de les enseigner », soupire un syndicaliste du secteur. « On habille un bébé avec des vêtements de grand. Ça ne tient pas. »

Le constat est sévère, mais lucide. D’un côté, un discours ambitieux, porté par les organisations internationales (Unesco, Oit) qui promeut l’inclusion, l’équité et l’innovation. De l’autre, des infrastructures insuffisantes, un déficit de financements pérennes et une gouvernance fragmentée. L’inclusion promise se heurte à la persistance des inégalités sociales. La numérisation rapide se confronte à la fracture numérique. L’employabilité immédiate bute sur l’instabilité chronique du marché du travail.

Sortir de cette impasse suppose davantage qu’une réforme supplémentaire. Une refondation profonde apparaît nécessaire. Elle implique l’élaboration d’une vision intégrée capable d’articuler l’éducation, la formation professionnelle et la stratégie économique nationale. Elle exige un financement cohérent avec l’ambition affichée, l’éducation devant être considérée comme un investissement productif. Elle suppose également la revalorisation du métier d’enseignant à travers la formation continue, l’allègement des charges et une reconnaissance sociale accrue. Une gouvernance participative associant collectivités locales, parents et acteurs économiques s’avère indispensable. Enfin, une évaluation indépendante et régulière des politiques éducatives doit permettre d’en mesurer l’impact et d’en corriger les insuffisances.

La transformation de l’éducation n’est pas un slogan. Dans un pays comme le Sénégal, où la jeunesse est majoritaire démographiquement, elle représente une condition essentielle de stabilité et de souveraineté. Le véritable enjeu ne réside pas dans l’annonce des réformes spectaculaires destinées à occuper les gros titres des journaux. Il consiste à les rendre effectives dans chaque salle de classe, pour chaque élève. L’école de la République mérite mieux que des promesses. Elle mérite des actes. Concrets et durables.

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