Le propre de la perversion narcissique, c’est son habileté à retourner l’accusation et la faute sur ses victimes. Et lorsqu’il s’agit d’un narcissisme collectif, c’est encore plus pernicieux, car aujourd’hui, plus que dans l’antiquité, la fama publica (renommée publique) est utilisée comme preuve (à la fois morale et juridique) pour attester de l’innocence ou de la culpabilité d’un individu. Une pratique risque donc de passer de bannie à tolérée, voire valorisée. C’est extrêmement grave ce qui se passe dans ce pays depuis que cette engeance est au pouvoir : tous les vices sont en train d’être mutés en vertus et leurs porteurs en héros. Si ce n’est pas une forme de dégénérescence, qu’on me dise ce qu’est une dégénérescence !
Désormais, les coupables sont ceux qui luttent avec constance contre cette infâme pratique alors même que les nouveaux accusateurs étaient les plus grands soutiens (théoriques évidemment) de ces contempteurs du vice. Si les Sénégalais ne tirent pas une leçon claire et définitive de ce renversement pour comprendre que Pastef est une imposture, ils peuvent dire adieu à la vérité, à la vertu, à la science et, par conséquent, au salut. Qui aurait parié qu’après un refus catégorique d’honorer un engagement clair et net, les membres de cette engeance se retourneraient contre les mouvements qui combattent cette pratique pour les désigner comme des ennemis ?
L’individu ou le groupe pervers (narcissisme collectif) utilise subtilement ou par la violence (verbale, morale) l’inversion accusatoire pour clouer le bec à sa victime. De victime, elle passe à coupable, à doute et, enfin à silence ou même parfois au désir de se faire pardonner, de chercher l’indulgence de son bourreau mental. C’est un fétichisme psychologique qui détruit la personnalité de la victime en en faisant une ombre de celle du pervers. Ce qui reste à la victime, c’est de vivre la tragédie de recherche de soi dans l’autre ou plus exactement, la négation de son Soi dans le Moi tout-puissant, infaillible et immaculé de l’Autre (le pervers narcissique). On voit que certains imams qui étaient extrêmement virulents contre le régime de Macky Sall, accusé à tort de dérouler un agenda goor-jiggèn, sont devenus trop conciliants, plus souples dans leurs prêches. Ils ont peur de la meute, du lynchage par les apôtres du faux messie.
Les homosexuels n’ont plus besoin de se défendre, il y a désormais des intellectuels qui les défendent au nom d’un mythe scientifiquement construit de tendances ou préférences sexuelles ou encore d’hormones ! On ne sait pas ce qu’il y a de scientifique et de proprement idéologique dans ces nombreuses théories, mais il faudrait leur rappeler que les hommes n’ont pas inventé la culture pour suivre fidèlement la nature. La culture déforme, renie une partie de la nature pour créer la nature humaine, ce que l’homme doit être est différent de ce que la nature «naturelle» fait spontanément de lui. Si l’homme devrait suivre ses tendances naturelles, les hormones qui rendent un humain plus chaud ou plus lascif seraient les seuls responsables de ses orgies sexuelles et même de sa violence instinctive qui incline au sadisme. La culture doit être le moyen de rectifier, de réorienter, voire de désavouer la nature conformément à ce qu’une société peut tolérer sans se détruire.
Dans les premières lignes du premier chapitre de son Eros et Civilisation, Herbert Marcuse fait cette inférence déduite de la théorie freudienne de la formation de l’humanité à partir de la répression de certains désirs : «Le concept de l’homme qui découle de la théorie freudienne est l’acte d’accusation le plus irréfutable contre la civilisation occidentale et en même temps le plaidoyer le plus inattaquable en faveur de cette civilisation. Selon Freud, l’histoire de l’homme est l’histoire de sa répression. La culture n’impose pas seulement des contraintes à son existence sociale, mais aussi à son existence biologique. Elle ne limite pas seulement certaines parties de l’être humain, mais sa structure instinctuelle elle-même. Cependant, une telle contrainte est justement la condition préalable du progrès. Laissés libres de poursuivre leurs objectifs naturels, les instincts fondamentaux de l’homme seraient incompatibles avec toute association et toute protection durables : ils détruiraient même ce qu’ils unissent. Eros sans garde-fou est tout aussi fatal que sa contrepartie mortelle, l’instinct de mort. Leur force destructrice provient du fait qu’ils luttent pour une satisfaction que la civilisation ne peut permettre : la satisfaction en tant que telle et comme fin en elle-même, à tout moment. Les instincts doivent donc être détournés de leurs objectifs, inhibés quant à leurs buts. La civilisation commence quand l’objectif primaire (la satisfaction intégrale des besoins) est effectivement abandonné.» (Soulignés par nous)
Si l’on concède aux théoriciens des hormones et autres préférences naturelles, le conditionnement naturel de ces déviations et perversions sexuelles, comment ne pas (dans nos sociétés) comprendre que l’interdiction faite aux gauchers de manger avec la main gauche soit toujours de rigueur ? Bien qu’ils soient plus adroits avec la main gauche, la société leur impose la règle de manger avec la droite. Pourquoi ce que la société réussit ici lui serait impossible là-bas ? Mais mieux, pourquoi la société a inventé le mariage au lieu de laisser libre cours à la sexualité débridée ?
La société capitaliste qui promeut ces actes contre-nature (nature sociale ou culturelle) ne le fait pas pour l’humanité, elle le fait pour le capital. S’enfoncer dans le plaisir, c’est croire être souverain, mais c’est ignorer que c’est plutôt dans le fait d’être socialement utile qu’on se libère. Une femme, un mari, des enfants à entretenir, ce sont des investissements ou des obligations à observer (plus de responsabilité donc) à côté de la jouissance solitaire et égoïste.
Quand Marcuse dit que «Le fait que le principe de réalité doit être continuellement rétabli au cours du développement de l’homme indique que son triomphe sur le principe de plaisir n’est jamais complet et jamais sûr», il fait un constat empirique, il n’est pas dans l’éthique. Mais ce constat empirique pourrait légitimement servir de justification à une législation plus sévère contre l’homosexualité. C’est pourquoi l’argument selon lequel la criminalisation du viol et du vol de bétail n’a pas eu les résultats escomptés me semble tiré par les cheveux et ce, pour deux raisons. La première est que l’augmentation de viols en valeur absolue ne signifie pas forcément une augmentation réelle en valeur relative (démographie, confinement dû à la pandémie du siècle, etc. sont des paramètres qui ne sont pas pris en compte dans ces chiffres bruts). La deuxième est que la vraie question est plutôt : que se passerait-il si la législation n’avait pas été durcie ? La sanction n’est pas la seule arme pour lutter contre les crimes, mais sans elle, l’apport des autres armes est difficilement mesurable. Imaginons les Américains dire que la peine de mort en vigueur n’a pas réussi à faire baisser la criminalité et qu’il faut, par conséquent, l’abolir ! Il ne faut jamais oublier que fonction dissuasive peut, dans la psychologie collective, faciliter les autres moyens de lutte.
Alassane KITANE
