Le Sénégal avance dangereusement vers une zone de turbulences qu’il feint d’ignorer. Derrière les discours rassurants, les chiffres racontent une autre histoire. Plus de 221 milliards de francs Cfa à décaisser pour l’échéance de l’eurobond de mars. Un encours global de 747 milliards à honorer sur la période. Des recettes fiscales mensuelles qui plafonnent autour de 360 milliards. L’arithmétique budgétaire est implacable.
Pour éviter toute secousse visible, le pouvoir a choisi de privilégier les marchés internationaux, de peur d’une sanction immédiate de Moody’s ou de Standard & Poor’s. «Un défaut n’est pas une option», répète-t-on. Certes ! Mais gouverner, ce n’est pas seulement éviter l’accident spectaculaire. C’est aussi prévenir l’asphyxie progressive.
Car pendant que l’on rassure les détenteurs d’eurobonds, les tensions montent avec des partenaires bilatéraux. L’Agence française de développement attendrait le règlement d’arriérés significatifs. La situation aurait mobilisé l’entourage du Président Emmanuel Macron, avec une mission à Dakar reçue par le Président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. D’autres créanciers, comme la China EximBank, observent avec prudence. Lorsque les créanciers commencent à se consulter, le mot «restructuration» cesse d’être théorique. Le Fonds monétaire international ne cache plus sa préférence pour une approche globale de soutenabilité.
Mais il y a plus grave. En empruntant massivement sur le marché régional de l’Uemoa, l’Etat assèche la liquidité disponible dans la même zone où nos entreprises devraient lever des fonds pour investir, innover et créer des emplois. L’Etat devient le concurrent direct du secteur privé national. Cette concurrence est inégale. Le Trésor bénéficie d’une signature souveraine et capte l’essentiel des ressources bancaires et institutionnelles. Résultat, les entreprises locales font face à des taux plus élevés ou à un accès restreint au crédit. C’est un effet d’éviction classique, mais aux conséquences bien réelles sur la croissance et l’emploi.
La souveraineté économique ne consiste pas à monopoliser le financement intérieur. Elle consiste à créer un environnement où l’Etat et le secteur privé avancent ensemble. A force de puiser dans le même réservoir, on fragilise ceux qui devraient être les moteurs de la transformation productive.
Face à cette réalité, il faut avoir le courage de poser la question stratégique. Refuser par principe toute restructuration est-il réellement la meilleure option pour le pays ? «La souveraineté ne se négocie pas», affirme le Premier ministre. Mais la souveraineté, c’est aussi la capacité à choisir librement un réaménagement de sa dette pour préserver l’investissement public et la stabilité sociale.
Des exemples existent. Le Ghana a engagé, en 2022, une restructuration de sa dette pour restaurer sa soutenabilité budgétaire et rouvrir des marges d’investissement. La Zambie, après des difficultés majeures, a négocié avec ses créanciers afin d’alléger la pression sur ses finances publiques. Hors d’Afrique, la Grèce a procédé à plusieurs réaménagements de dette au cours de la dernière décennie, pour éviter l’effondrement total de son économie et préserver son appartenance à la zone euro. Ces décisions n’ont pas été faciles. Elles ont été politiquement coûteuses. Mais elles ont permis de rétablir des trajectoires plus viables.
Restructurer ne signifie pas capituler. Cela signifie renégocier des échéances, allonger des maturités, réduire temporairement la charge du service de la dette pour libérer des ressources destinées à l’investissement productif. Routes, énergie, agriculture, éducation, industrialisation : voilà les véritables champs de la souveraineté.
Le plus inquiétant aujourd’hui n’est pas le volume de la dette en soi. C’est l’écart entre le discours politique et la réalité financière. On promet l’amélioration du panier de la ménagère pendant que la pression fiscale s’intensifie. On invoque l’indépendance économique tout en dépendant toujours plus des marchés et des créanciers. «La transparence doit accompagner la confiance.» Sans vérité des chiffres et sans débat franc sur les options possibles, le pays avance à l’aveugle.
Où va vraiment le Sénégal ? Vers une fuite en avant où l’on emprunte pour rembourser, au risque d’étouffer le secteur privé national, ou vers un choix courageux qui consiste à assainir la trajectoire de la dette pour investir dans l’avenir ?
Il est encore temps de décider. La responsabilité historique du gouvernement est d’ouvrir ce débat sans posture ni slogan. La souveraineté véritable se construit dans la lucidité, la cohérence stratégique et le courage des décisions difficiles.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
