Par Loïc MPanjo Essembe

Le 13 mars comme révélateur

Le 13 mars 2026, le Sénégal devra honorer 333,3 millions d’euros — soit 219 milliards de FCFA — au titre des eurobonds émis en mars 2018. Principal et intérêts confondus, le montant total dû aux détenteurs d’obligations s’élève à 485 millions de dollars, confirmé par Reuters et Bloomberg le 17 février. Le Trésor a mobilisé 510 milliards de FCFA sur le marché régional UEMOA depuis le début de l’année. Le paiement sera honoré. Mais payer mars ne résout pas 2026. Le besoin de financement total de l’État pour l’exercice s’élève à 6 075,2 milliards de FCFA, dont 4 307,4 milliards pour le seul amortissement de la dette et 1 245,1 milliards pour la couverture du déficit.

Sur la période 2026-2028, le Sénégal doit rembourser environ 1,1 milliard de dollars d’eurobonds, dont un tiers dès cette année, dans un contexte où ses titres se négocient entre 50 et 70 centimes pour un euro de nominal — niveau typique des dettes en détresse — et où les taux sur ces instruments sont passés de 4% à plus de 12% en quelques années. Le programme FMI de 1,8 milliard de dollars reste suspendu depuis les révélations des audits, qui ont porté la dette publique à 119-132% du PIB selon les sources, contre les 73,6% officiellement annoncés sous l’administration précédente. Le mur est documenté. La vraie question est de savoir quelle stratégie pour le transforme en rampe de lancement plutôt qu’en mur d’impact.

La distinction fondamentale que le marché attend

Deux mots circulent dans les analyses : restructuration et reprofilage. Ils ne sont pas synonymes, et la confusion entre les deux coûte cher. La restructuration implique une décote sur le principal — le cas ghanéen s’est soldé par un haircut de 37%, contre un ratio dette/PIB initial de 88%, bien inférieur à celui du Sénégal aujourd’hui. Elle signifie des pertes imposées aux détenteurs d’obligations, une contamination immédiate des bilans bancaires régionaux exposés à la dette sénégalaise, et une fermeture des marchés internationaux pour cinq à dix ans. Une étude de l’économiste Barry Eichengreen confirme qu’une restructuration réduit structurellement l’investissement privé et fragilise les systèmes financiers domestiques bien au-delà du cycle immédiat.

Le reprofilage quant à lui est une opération d’une nature radicalement différente. Il s’agit d’allonger les maturités sur les engagements extérieurs commerciaux à taux élevés — les prêts commerciaux auprès de Standard Chartered, MUFG, Cargill et des détenteurs d’eurobonds représentent environ 38% de la dette extérieure, soit 18 milliards de dollars — de réorienter vers des financements concessionnels bilatéraux et multilatéraux, et de convertir la dette de court terme en instruments de plus longue durée sans décote sur le principal. C’est un acte de gestion actif-passif proactif, pas une reconnaissance de défaillance. Et c’est précisément pour cela qu’il doit être engagé maintenant — avant que la contrainte de liquidité ne force la main vers la restructuration. La condition pour que le marché fasse la distinction ? La qualité et la densité analytique du package qui l’accompagne.

La stratégie des 3R : un triptyque indissociable

Un reprofilage sans réforme structurelle annexée n’est qu’un report du problème. Ce qui transforme l’opération en signal de rupture crédible, c’est la combinaison simultanée et documentée de trois composantes.

R1 — Reprofilage : allonger les maturités, alléger le service

L’architecture cible est un allongement des échéances sur les engagements commerciaux extérieurs sur 10 à 15 ans, avec une période de grâce de 3 à 4 ans sur le remboursement du principal — permettant de franchir le pic 2026-2028 et de bénéficier pleinement de la montée en production des hydrocarbures attendue dès 2027. En parallèle, une substitution partielle des levées UEMOA à court terme — qui ont absorbé 65% des besoins de financement 2026 à des taux progressivement dégradés, avec un taux de rendement moyen pondéré qui a bondi de 158 points de base en un seul mois fin 2025 — par des instruments concessionnels à maturité longue.

Cela permettrait de réduire le service des intérêts, actuellement fixé à 1 190,6 milliards de FCFA dans le budget 2026, et de dégager une marge opérationnelle pour l’investissement. La clé d’entrée dans ce processus reste le FMI : un programme formalisé ouvre l’accès aux financements concessionnels multilatéraux et crédibilise l’ensemble de la démarche auprès des créanciers privés. Une mission du FMI a séjourné à Dakar début 2026 et un conseil d’administration informel s’est tenu — la fenêtre est ouverte, elle ne le restera pas indéfiniment.

R2 — Réforme : mobiliser les revenus propres

C’est le pilier central et le plus lisible politiquement. Le gouvernement a engagé une trajectoire documentée : déficit à 12,8% du PIB en 2024, 7,8% en 2025, 5,37% en 2026, 3% en 2027 conformément au Pacte de convergence UEMOA. Pour tenir cette trajectoire, le Plan de Redressement Économique et Social (PRES) vise 760 milliards de FCFA de recettes nouvelles en 2026 — certaines études internes de la Primature retenant même une projection de 900 milliards à titre conservatoire. Le taux de pression fiscale progresse de 19,3% à 23,2% du PIB, non par hausse des taux mais par élargissement de l’assiette et intégration de secteurs sous-taxés : taxation des jeux de hasard pour 300 milliards de FCFA, mobile money pour 76,5 milliards, régularisation foncière, accises sur alcool et tabac.

Au-delà de la fiscalité courante, le levier le plus sous-exploité reste la monétisation des audits de concessions. L’application effective des nouvelles conventions sur les projets en cours de renégociation est projetée à plus de 306 milliards de FCFA selon les estimations de la Primature. Sur l’ensemble du portefeuille — portuaire, minier, foncier, télécom — une remise à niveau systématique des redevances et une mise aux enchères compétitive des concessions arrivant à échéance offrent un potentiel complémentaire significatif sur deux ans.

Sur la dépense, la rationalisation de l’administration — plafonnement des emplois par ministère inscrit dans la LFI 2026, compression des contrats de prestations, réduction des agences parapubliques — conjuguée au recyclage d’actifs publics sans cession de propriété (1 091 milliards sur quatre ans dans le cadre du PRES global) représente un levier sous-estimé. La somme consolidée de ces leviers sur 2026-2027 permet d’envisager un dégagement net de l’ordre de 3 000 à 3 500 milliards de FCFA — soit approximativement 5 milliards d’euros — en combinant recettes nouvelles, économies sur la dépense et allègement du service de la dette post-reprofilage.

R3 — Réinvestissement : le plan décennal comme finalité

C’est la composante la plus absente du débat public sénégalais actuel — et la plus déterminante pour la perception des marchés. La consolidation défensive ne convainc personne si elle n’est pas adossée à un récit de croissance. Or le Sénégal dispose d’un atout considérable : l’entrée en production des hydrocarbures dès 2027, que le FMI intègre dans ses projections de croissance à 8-9% pour 2025, avec une moyenne de 5,5% projetée sur 2026-2028 portée par le primaire (+6,5%), le tertiaire (+6%) et le secondaire (+3,2%).

Les 44 projets prioritaires du PRES 2026 — dotés de 633,7 milliards de FCFA — constituent une première liste couvrant les infrastructures (133,7 milliards), l’énergie et les mines (432 milliards dont 252 milliards pour l’électrification rurale), l’agriculture et la santé. Mais la Vision Sénégal 2050 mérite une traduction en plan d’investissement sectoriel décennal avec des cibles chiffrées par filière — hydrocarbures, agro-industrie, logistique, numérique — et des mécanismes de financement mixtes public-privé qui transforment la rente pétrolière en capacité productive diversifiée. C’est ce plan-là que les desks d’investissement attendent : non pas une liste de projets, mais une thèse d’allocation sur dix ans.

Les risques d’exécution

La tentation de régler mars puis d’aviser est réelle. Elle est dangereuse. Le marché régional montre des signes de saturation : entre le 12 et le 19 décembre 2025, les taux de souscription aux adjudications UEMOA sont tombés à des niveaux critiques et le rendement moyen pondéré a bondi de 158 points de base en un mois. Sur un montant de 95 milliards inscrit au calendrier le 12 décembre, seuls 35 milliards ont été effectivement mobilisés. Continuer de rouler la dette sur ce marché à des coûts croissants revient à transférer le risque souverain sur les bilans bancaires régionaux — créant une fragilité systémique au-delà du seul Sénégal. Le risque principal n’est pas économique : il est séquentiel. Chaque mois sans programme FMI formalisé, sans document de réforme annexé au reprofilage, sans calendrier de renégociation des concessions publicisé, réduit la fenêtre de manœuvre et rapproche la contrainte de liquidité du point de non-retour vers la restructuration.

Un signal pour toute l’Afrique subsaharienne francophone

La Banque mondiale a identifié 2026 comme un pic de remboursements d’eurobonds en Afrique subsaharienne. Plusieurs émetteurs de la zone UEMOA et CEMAC font face à des maturités significatives dans ce contexte de taux élevés et d’accès durcis aux marchés internationaux. Un reprofilage sénégalais réussi, adossé à un plan de réforme crédible et à une vision d’investissement décennale chiffrée, ferait jurisprudence : il normaliserait l’outil du reprofilage souverain dans la zone, encore perçu par une partie des investisseurs institutionnels comme un signal de détresse, et démontrerait qu’une rupture politique peut coexister avec une rigueur macroéconomique documentée. À l’inverse, un glissement vers la restructuration aggraverait durablement la prime de risque sur l’ensemble des émetteurs francophones africains à un moment particulièrement délicat pour la région.

Conclusion : la dette comme levier, pas comme contrainte

Payer le 13 mars est nécessaire. Ce n’est pas suffisant. La crédibilité souveraine du Sénégal ne se mesurera pas le jour de l’échéance — elle se mesurera dans les douze mois suivants, quand les marchés évalueront l’écart entre les engagements documentés et les actes budgétaires effectifs.

La troisième voie existe, elle est chiffrée et praticable : Reprofilage des maturités extérieures, Réforme budgétaire avec mobilisation des revenus propres, Réinvestissement dans un plan décennal adossé à la rente hydrocarbures. Ces trois composantes ne valent que combinées, documentées avec précision, séquencées avec discipline — et présentées comme un package indissociable aux marchés, au FMI et aux partenaires bilatéraux.

Ce package bien construit vaudrait bien plus que les 5 milliards d’euros qu’il dégagerait. Il vaudrait la restauration d’une signature souveraine que ni le Sénégal, ni la zone ne peuvent se permettre de perdre. Note de marché prospective rédigée à titre d’analyse indépendante sur la base de données publiques disponibles à la date de publication. Les projections présentées constituent des estimations de travail et non des prévisions certifiées

Loïc MPanjo Essembe

Managing Partner, MEL Investment Banking

Conseil en financement et restructuration de dettes souveraines et corporate en Afrique subsaharienne

Douala, Cameroun — Février 2026

Sources et références

  1. Reuters / Bloomberg (17 février 2026) — Confirmation du financement de l’échéance eurobond de mars 2026 (485 M USD)
  2. Ministère des Finances du Sénégal — Projet de Loi de Finances 2026 : recettes 6 188,8 Mds FCFA, dépenses 7 433,9 Mds FCFA, déficit 5,37% du PIB
  3. Gouvernement du Sénégal / Primature — Plan de Redressement Économique et Social (PRES) 2025-2028 : objectif 5 600 Mds FCFA, dont 760 Mds de recettes nouvelles en 2026
  4. Comité national de la dette publique du Sénégal — Stratégie de gestion de la dette à moyen terme 2026-2028 (janvier 2026)
  5. FMI — Projections de croissance Sénégal : 8-9% en 2025, ralentissement à ~3-5% en 2026 ; dette publique à 132% du PIB fin 2024
  6. Cour des Comptes du Sénégal / IGF / Forvis Mazars — Audits finances publiques 2019-2024 : écart de 2 500 Mds FCFA, dette réévaluée à 119% du PIB
  7. Financial Afrik — Seydina Alioune Ndiaye, « Pour une restructuration organisée de la dette publique sénégalaise en 2026 » (janvier 2026)
  8. Financial Afrik — Prof. Amath Ndiaye, « Un PRES centré sur le budget, mais non sur la dette » (août 2025)
  9. Financial Afrik — « 2026 : le Sénégal à la croisée des chemins budgétaires » (janvier 2026)
  10. The Conversation — « Crise de la dette : les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration » (décembre 2025)
  11. Capmad.com — « Faye face au mur de la dette Eurobond : Défaut de paiement imminent du Sénégal ? » (février 2026)
  12. APA News — PLF 2026 : besoins de financement 6 075,2 Mds FCFA dont 4 307,4 Mds d’amortissement (novembre 2025)
  13. Sika Finance — PRES : nouvelles taxes généreront 762,6 Mds FCFA en 2026, dont 300 Mds jeux de hasard, 76,5 Mds mobile money
  14. Le Soleil — PRES 2026 : 44 projets prioritaires pour 633,7 Mds FCFA dont 432 Mds énergie-mines, 133,7 Mds infrastructures
  15. Banque mondiale — Revue des émetteurs souverains Afrique subsaharienne : 2026 identifié comme pic de remboursements d’eurobonds
  16. Barry Eichengreen (étude académique) — Impact des restructurations souveraines sur l’investissement privé et les systèmes bancaires domestiques
  17. BCEAO / Marchés UEMOA — Adjudications décembre 2025 : taux de souscription critique, rendement moyen pondéré +158 points de base en un mois

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