Notre époque est politique. Non pas seulement parce que les débats saturent l’espace public, mais parce que la réalité elle-même semble être devenue un champ de bataille. Le réel est disputé, contesté, remodelé. Crises climatiques, guerres, montée des régimes autoritaires : tout concourt à installer un sentiment d’étau. Les catastrophes se succèdent, les monstres changent de visage mais reviennent toujours -manipulation, propagande, passions tristes, ressentiment organisé. Nous vivons dans un temps où les faits eux-mêmes semblent fragiles.
Le dérèglement climatique, par exemple, illustre parfaitement cette bataille autour du réel. Alors que les rapports successifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) documentent avec précision l’ampleur du réchauffement et ses conséquences, certains acteurs politiques ou économiques continuent de relativiser, de minimiser ou de nier l’ampleur du phénomène. Pendant des années, des campagnes financées par certaines industries ont entretenu le doute autour de ce que la communauté scientifique considère pourtant comme un consensus solide. Le résultat n’est pas seulement un débat scientifique : c’est une bataille pour définir ce qui doit être considéré comme réel.
Dans ce vacarme permanent, il devient difficile de rester debout, de penser lucidement et de distinguer ce qui relève de l’événement de ce qui relève du récit fabriqué pour le déformer. Les réseaux sociaux ont profondément transformé cette situation. Sur des plateformes comme Facebook ou X, l’information circule désormais à une vitesse inédite. Mais cette accélération s’accompagne d’un phénomène inquiétant : la circulation massive de récits concurrents, parfois totalement détachés des faits.
La pandémie du Covid-19 en a fourni une illustration frappante. Dans plusieurs pays, des rumeurs ont affirmé que le virus avait été fabriqué volontairement pour contrôler les populations, que les vaccins contenaient des dispositifs de surveillance ou que la pandémie elle-même était une invention. Ces théories ont circulé à une échelle mondiale, parfois plus vite que les informations scientifiques vérifiées.
Le problème n’est pas seulement l’existence de ces récits. C’est le fait qu’ils finissent par créer des réalités parallèles, dans lesquelles des groupes entiers de citoyens ne partagent plus les mêmes faits de base. Et pourtant, malgré ce brouillard, certaines œuvres continuent de nous offrir un point d’appui. Le cinéma fait partie de ces espaces rares où l’on peut encore regarder le monde en face.
Le samedi 7 mars 2026, je suis allé voir Orwell : 2+2=5, le documentaire de Raoul Peck. Le réalisateur haïtien revisite la pensée et l’œuvre de George Orwell, notamment son roman 1984. Mais il ne s’agit pas d’un simple retour à un classique de la littérature politique. Peck nous rappelle une évidence que nous préférons parfois oublier : la politique n’est pas seulement une lutte pour le pouvoir, elle est aussi, et peut-être d’abord, une bataille pour le contrôle du réel.
Dans 1984, la formule «2+2=5» incarne l’ambition ultime du pouvoir totalitaire : imposer une vérité officielle même lorsqu’elle contredit l’évidence la plus élémentaire.
Orwell avait compris que la domination moderne ne passe pas seulement par la force. Elle passe par le langage. Contrôler les mots, redéfinir les concepts, réécrire l’histoire, saturer l’espace public de mensonges ou de contre-vérités : tout cela vise à rendre la vérité elle-même instable. Quand les mots changent de sens, la réalité finit par vaciller.
Les régimes autoritaires contemporains utilisent encore ces techniques. En Russie, par exemple, l’invasion de l’Ukraine en 2022 est officiellement qualifiée d’«opération militaire spéciale» par le pouvoir de Vladimir Poutine. Dans les médias russes, employer le mot «guerre» peut entraîner des poursuites pénales. Ce simple changement de vocabulaire modifie profondément la perception de l’événement : une guerre devient une opération limitée, une invasion devient une mission défensive.
La bataille pour le réel passe aussi par la réécriture du passé. En Chine, le pouvoir de Xi Jinping censure systématiquement toute mention publique du massacre de la Place Tiananmen en 1989. Mais ces mécanismes ne sont pas réservés aux régimes autoritaires : les démocraties elles-mêmes peuvent être fragilisées par cette bataille autour des faits.
L’attaque du Capitole à Washington, le 6 janvier 2021, en est une illustration spectaculaire. Malgré la certification officielle de la victoire de Joe Biden par le Congrès, Donald Trump et une partie de ses partisans ont continué à affirmer que l’élection avait été volée. Cette affirmation, répétée des milliers de fois, a fini par créer une réalité politique alternative pour des millions d’électeurs. Une fiction politique a alors pris le pas sur la réalité institutionnelle, au point de pousser des milliers de personnes à tenter d’empêcher la validation du scrutin.
Pendant quelques heures, une démocratie installée depuis plus de deux siècles a vacillé sous la pression d’un récit. Ces images ont fait le tour du monde, mais elles ne devraient pas nous rassurer en nous donnant l’illusion que ce type de dérive ne concerne que d’autres démocraties. L’écrivain et journaliste chez Blast, Nicolas Houguet, dans son émission Doc doc doc, explore, à travers trois documentaires, l’influence de la culture américaine, de ses icônes et de ses luttes politiques, montrant une Nation fascinante mais en proie à ses propres contradictions, à l’aune de l’attaque du Capitole. L’épisode Les USA au tournant de leur histoire décrit magnifiquement ce moment fasciste et orwellien.
En regardant le film de Peck, je repensais à la Présidentielle de 2019 au Sénégal. Le soir du scrutin, les premières tendances issues des bureaux de vote, relayées par les médias nationaux et internationaux, donnaient un avantage au Président sortant, Macky Sall. Pourtant, certains responsables politiques ont choisi de contester non seulement les tendances, mais aussi les médias qui ne faisaient que relayer les données disponibles. Dans ce climat de suspicion, des journalistes et des chaînes de télévision ont été menacés ou pris pour cible. Le candidat Ousmane Sonko s’en est violemment pris à la presse, qu’il a accusée d’être les laquais de Macky Sall, transformant les journalistes en cibles et instruments de propagande. Un véritable moment orwellien où le langage sert à stigmatiser et à contrôler la perception du public.
La crise politique de 2023 a montré à quel point la radicalisation du discours pouvait aller plus loin encore. Des appels publics invitant l’Armée à «prendre ses responsabilités» face au pouvoir en place ont circulé. Le 1er juin 2023, le Bureau politique national de Pastef avait publié un communiqué allant dans ce sens. D’autres propos évoquaient la possibilité de marcher sur le Palais présidentiel pour en déloger le chef de l’Etat. Et ce qui est terrible dans cette séquence foncièrement orwellienne, c’est que des universitaires, intellectuels et écrivains l’ont cautionnée à travers des tribunes, sous le manteau de la démocratie. Presque trois ans après cette folie, je me demande toujours comment des élites intellectuelles ont pu soutenir une volonté manifeste de sédition de la part d’un homme politique qui a refusé de répondre à la Justice de son pays. Mais après chaque interrogation, je me suis rappelé que le fascisme affirme que, selon sa conception, la volonté du «Peuple» doit primer sur les institutions républicaines…
Dans une démocratie, ces mots ne sont jamais neutres. Ils fabriquent un imaginaire politique où les institutions cessent d’être des règles communes pour devenir des obstacles à abattre. C’est précisément ce type de glissement que Orwell décrivait : le moment où le langage est retourné contre la réalité ; le moment où la contestation permanente devient une stratégie politique ; le moment où la violence est présentée comme une forme de justice ; le moment où la destruction des institutions est habillée du vocabulaire de la démocratie. Mais le moment le plus troublant survient lorsque cette logique trouve des relais inattendus.
Dans les périodes de polarisation extrême, des intellectuels, des artistes ou des universitaires finissent parfois par accompagner ces récits politiques : par conviction, par opportunisme ou simplement par aveuglement. L’histoire montre pourtant que les dérives autoritaires ne triomphent jamais seules. Elles avancent toujours entourées de justifications morales, de silences prudents et de complicités intellectuelles.
Au 20ème siècle, certains intellectuels occidentaux ont longtemps refusé de voir la réalité des crimes du stalinisme. Aujourd’hui encore, d’aucuns relativisent ou justifient des régimes autoritaires, ou ferment les yeux sur l’irresponsabilité de certains hommes et femmes politiques réactionnaires et fascistes. C’est pourquoi le documentaire de Raoul Peck est plus nécessaire que jamais.
Non pas parce qu’il nous apprend quelque chose de radicalement nouveau, mais parce qu’il nous oblige à regarder en face ce que nous préférerions ignorer. La démocratie ne meurt pas seulement dans les coups d’Etat spectaculaires : elle s’érode d’abord dans le langage, dans les mots que l’on déforme, dans les vérités que l’on relativise, dans les mensonges que l’on finit par tolérer, dans les évidences que l’on apprend à contester. Le jour où une société accepte que deux et deux puissent faire cinq, elle a déjà commencé à perdre quelque chose d’essentiel. Et à ce moment-là, le danger n’est plus seulement celui des dirigeants qui mentent : le danger devient celui des citoyens qui s’habituent au mensonge. Comme l’écrivait Hannah Arendt : «Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.»
Birane DIOP
