La Korité est une fête de la gratitude, de la fraternité et du renouveau. Elle nous rappelle que le jeûne n’est pas seulement l’abstention de nourriture, mais un exercice quotidien d’empathie

Les fêtes n’effacent pas la souffrance, elles lui donnent un visage humain. Vendredi 20 mars, le monde musulman a célébré l’Aïd el-Fitr, qui marque la fin du Ramadan, ce mois béni de dévotion, de recueillement, de partage et de solidarité qui unit la communauté des croyants bien au-delà des frontières, des origines et des appartenances. Ce mois durant lequel le croyant s’efforce de purifier son âme, de discipliner son corps et d’élargir son cœur à ceux qui souffrent. Cette fête, nous l’appelons Korité au pays de mes premières émotions, là où j’ai appris à reconnaître les odeurs du matin, les voix familières et la chaleur d’un foyer que l’on croit éternel avant que la vie ne vous en éloigne.

Depuis plusieurs années, je célèbre la Korité loin des miens. La dernière fois que j’ai pu la partager avec eux remonte à deux ans ; ce jour-là, j’étais malade. Le poids de l’exil s’est installé depuis, silencieux et tenace. Il ne crie pas, il s’incruste. Et quand arrive ce jour de fête, il prend une texture particulière : la joie n’est jamais tout à fait pleine, toujours traversée par l’absence, par ce manque sourd qui accompagne ceux qui ont choisi ou ont été contraints de vivre entre deux rives. Le sociologue Abdelmalek Sayad, penseur de l’immigration, m’a aidé à mettre des mots sur ce vécu. Avec lui, j’ai pleinement compris que l’immigration est « un fait social total » – une expérience qui remodèle l’être dans toutes ses dimensions. J’ai une dette immense, une dette éternelle envers Sayad…

Cette année, la fête revêt une gravité particulière. A une semaine de la fin du Ramadan, nous avons perdu deux êtres chers. Deux pères ont rejoint l’éternité, nous laissant en héritage ce qu’ils avaient de plus précieux : une humanité débordante, une générosité chevillée au corps, une fidélité sans faille aux liens tissés au fil de plusieurs décennies. Reposez en paix, Père Khaly et Père Modou. Soyez assurés que, là où vous êtes, au Paradis, votre lumière continue de briller. Comme le rappelait l’un de mes vieux camarades, pour ne pas le nommer, François Mitterrand : « Les fils de l’histoire ne se coupent jamais. »

Le Sénégal : la fête malgré tout, la pauvreté quand même

Lorsqu’arrive la Korité, ma pensée va d’abord aux pères et aux mères de famille, pris dans l’étau d’un quotidien déjà difficile. Ces hommes et ces femmes qui, malgré les temps durs et les fins de mois impossibles, font tout pour apporter un peu de douceur dans la vie de leurs enfants, ces enfants qui, dans l’insouciance propre à leur âge, ignorent ce que leurs parents endurent en silence : les dettes, les privations, la dignité qu’il faut préserver coûte que coûte le jour de la fête.

La pauvreté frappe des millions de Sénégalais. Selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), près de 37,5 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec des inégalités marquées entre Dakar et les provinces, où les taux dépassent parfois 60 %, dans des zones où l’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux soins de santé et à une éducation de qualité reste un privilège, et non un droit.

Derrière ces chiffres se cache une réalité que les statistiques peinent à saisir : celle d’un pays où le revenu national brut par habitant demeure parmi les plus bas du continent, où plus de la moitié de la population active évolue dans le secteur informel, sans protection sociale, sans retraite, sans assurance maladie. Un travailleur qui tombe malade, c’est une famille entière qui bascule. Une mère qui perd son emploi, c’est une rentrée scolaire compromise, un loyer impayé, une honte silencieuse portée seule.

Le chômage des jeunes atteint des proportions alarmantes. Selon la Banque mondiale, plus de 40 % des Sénégalais de moins de 35 ans se trouvent en situation de sous-emploi ou d’inactivité. Une génération entière qui attend, qui espère, qui parfois désespère, et qui, faute de perspectives, finit par regarder vers « Le Ventre de l’Atlantique ».

Gaza : fêter l’Aïd sous les bombes

En ce jour de l’Aïd el-Fitr, ma conscience ne pouvait pas ne pas traverser la Méditerranée, franchir les checkpoints et s’arrêter sur Gaza et la Cisjordanie.

Je pense aux Palestiniens qui ont tenté, eux aussi, de célébrer cette fête dans une bande de terre de 41 kilomètres de long sur 12 de large – transformée en l’un des espaces les plus densément peuplés et les plus dévastés de la planète. Une enclave assiégée depuis près de deux décennies, soumise à un blocus qui étouffe l’économie, prive la population de biens essentiels et anéantit toute perspective d’avenir normal.

Depuis octobre 2023, la situation a atteint un niveau de catastrophe humanitaire sans précédent dans l’histoire récente. Les chiffres parlent, même s’ils ne disent jamais vraiment la douleur : des dizaines de milliers de civils tués, des centaines de milliers déplacés, une infrastructure sanitaire détruite à plus de 80 %, des hôpitaux bombardés, des écoles rasées, des marchés réduits à des décombres.

Je pense aux enfants de Gaza. Des enfants pour qui le mot « demain » a perdu son évidence, me rappelant, le morceau du groupe de rap IAM – Demain, c’est loin. Des enfants qui dessinent des avions au-dessus de leurs têtes non pas pour rêver de voyages, mais parce que les avions signifient la mort dans leur expérience du monde. Des enfants qui ont appris à reconnaître le son des drones avant de savoir lire. Frantz Fanon écrivait : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Quelle mission peut accomplir une génération à qui l’on refuse le droit de grandir ?

La situation en Cisjordanie est alarmante et ne montre aucun signe d’amélioration. Les violences commises par les colons, largement documentées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, dirigé par l’avocat autrichien Volker Türk, se multiplient dans une quasi-impunité institutionnelle. Démolitions de maisons, restrictions de circulation, arrestations arbitraires, humiliations quotidiennes aux checkpoints : tout cela compose un système que de nombreux juristes et historiens n’hésitent plus à qualifier d’« apartheid ».

Ce que vivent les Palestiniens constitue une violation flagrante, répétée et documentée du droit international humanitaire. Le silence complice d’une partie de la communauté internationale, notamment de puissances occidentales qui ont érigé les droits de l’homme en principe universel avant de les appliquer de façon sélective, restera comme l’une des grandes hontes morales de ce siècle.

Une fête, une conscience, un engagement

La Korité est une fête de la gratitude, de la fraternité et du renouveau. Elle nous rappelle que le jeûne n’est pas seulement l’abstention de nourriture, mais un exercice quotidien d’empathie : apprendre à ressentir dans son corps ce que les plus vulnérables ressentent dans le leur tout au long de l’année.

Mais pour ceux qui ont les yeux ouverts et le cœur éveillé, cette fête est aussi une invitation à l’indignation lucide et à l’engagement concret. Contre la pauvreté perpétuée par des politiques publiques défaillantes. Contre l’injustice institutionnalisée qui prive des générations entières de leurs droits les plus fondamentaux. Contre l’indifférence qui absout les bourreaux et réduit les victimes à des statistiques. « L’injustice, où qu’elle se produise, est une menace pour la justice partout dans le monde », écrivait Martin Luther King le 16 avril 1963, depuis sa cellule de Birmingham.

Nous le devons aux enfants, ceux du Sénégal, qui méritent un Etat qui les protège et investit en eux, comme ceux de Gaza, qui méritent simplement de vivre – de leur offrir une génération de dirigeants et de citoyens à la hauteur de leurs espérances.

Bonne fête à toutes et à tous. Que cette joie, même imparfaite, même traversée d’absences, de douleurs et de silences, soit un acte de résistance, de résilience, et la promesse d’un engagement pour un avenir meilleur.

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