Dans un nouveau rapport, l’institution de Bretton Woods reconnaît le rôle stratégique de l’État dans le développement industriel. Un changement de doctrine qui soulève des interrogations sur les choix économiques à venir dans les pays d’Afrique de l’Ouest
À l’approche des réunions de printemps de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, un nouveau rapport de l’institution financière internationale marque un tournant dans la manière d’aborder les stratégies de développement. Longtemps associée à des politiques favorisant le libre marché et la réduction du rôle de l’État, la Banque mondiale reconnaît désormais la politique industrielle, c’est-à-dire l’intervention publique pour soutenir certains secteurs comme un outil légitime de transformation économique.
Intitulé Industrial Policy for Development, le rapport souligne que de nombreux pays ayant réussi leur décollage économique ont utilisé des politiques industrielles ciblées pour stimuler l’innovation, développer leurs capacités productives et renforcer leur compétitivité. Cette reconnaissance marque un infléchissement notable par rapport aux orientations historiques du « Consensus de Washington », qui prônait surtout la libéralisation des marchés et la limitation de l’intervention étatique.
Pour autant, l’institution met en garde contre les risques d’une mauvaise conception de ces politiques. Selon le rapport, plusieurs pays en développement appliquent déjà des mesures industrielles, mais souvent avec des résultats limités. Les coûts peuvent être élevés et l’impact sur la croissance ou l’emploi demeure modeste. En moyenne, les gains économiques associés à ces politiques seraient de l’ordre de 1 % du PIB, ce qui interroge leur efficacité lorsqu’elles sont mal ciblées.
Ces constats ouvrent un débat important pour l’Afrique de l’Ouest, où les gouvernements cherchent à accélérer l’industrialisation tout en renforçant la souveraineté économique. La question centrale est de savoir quel type de politique industrielle peut réellement fonctionner dans des économies caractérisées par des marchés nationaux relativement restreints. Dans ce contexte, certains experts estiment que l’intégration régionale, notamment à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), pourrait offrir un levier déterminant en élargissant la taille des marchés et en favorisant les chaînes de valeur régionales.
Le rapport met également en lumière les enjeux liés à la transition énergétique. Associer politique industrielle et objectifs climatiques, par exemple via des subventions vertes, des exigences de contenu local ou des mesures protectionnistes, peut produire des effets inattendus si les politiques sont mal calibrées. Dans certains cas, ces stratégies pourraient même ralentir la diffusion des technologies propres ou renchérir les coûts de la transition énergétique.
Pour plusieurs économistes du développement, cette évolution doctrinale de la Banque mondiale constitue néanmoins un signal fort. Kevin Gallagher, professeur de politique de développement mondial à l’Université de Boston, estime que l’institution « a fait un grand bond en avant en reconnaissant que la politique industrielle a été un élément clé de certaines réussites mondiales en matière de développement ». Selon lui, la prochaine étape consistera à traduire cette reconnaissance en actions concrètes, notamment à travers des financements destinés à soutenir les stratégies industrielles des États membres.
Dans un contexte où de nombreux pays africains cherchent à diversifier leurs économies et à tirer parti de la transition énergétique mondiale, ce rapport pourrait ainsi relancer la réflexion sur la place de l’État dans la transformation économique du continent.
