Le blocus décrété par Washington sur le détroit d’Ormuz fait redouter un nouveau choc pour l’économie mondiale en menaçant de couper l’approvisionnement de pétrole vers l’Asie, qui n’a jamais cessé ses importations de brut iranien depuis le début de la guerre, grâce notamment à la flotte fantôme de Téhéran.

Un cinquième du pétrole mondial transite en temps normal par le détroit d’Ormuz, où Téhéran a instauré de facto – et illégalement – des droits de passage qui ont considérablement restreint le trafic maritime ces dernières semaines, en représailles aux attaques israélo-américaines.

Le blocus additionnel décrété dimanche par Donald Trump sur les ports iraniens sera « un nouveau choc » après les pénuries dues à la chute des exportations des monarchies du Golfe, estime Amir Handjani, du groupe de réflexion américain Quincy Institute for Responsible Statecraft.

Quelques jours après leur entrée en guerre contre l’Iran le 28 février, les Etats-Unis ont levé – temporairement – une partie des sanctions contre Téhéran afin d’éviter une déstabilisation trop brutale du marché de l’énergie, notamment pour les pays asiatiques dont la Chine, premier importateur de brut iranien.

Le « Felicity », un pétrolier de la National Iranian Tanker Company (NITC), a ainsi livré dimanche 2 millions de barils de pétrole iranien en Inde, une première depuis 2019, selon le site de suivi maritime Tanker tracker.

– Pétrole iranien –

Le brut iranien « soulageait un peu le marché » pour répondre à la demande jusque-là, et le blocus compromettrait cet équilibre précaire, souligne M. Handjani. « Que va faire la marine américaine? Ils vont affronter des navires marchands chinois, indiens et pakistanais (venus s’approvisionner dans les ports iraniens, ndlr)? Ce serait un acte de guerre. »

D’autre part, « les prix du pétrole augmentent déjà et vont continuer à flamber », souligne-t-il. Ces derniers avaient déjà bondi de 8%, au-delà des 100 dollars le baril lundi en début d’échanges asiatiques, quelques heures après l’annonce du blocus.

Pour Elisabeth Braw, experte de l’Atlantic Council, il s’agit d' »un coup de poker de l’administration Trump après avoir épuisé toutes les options ». Mais « c’est illégal d’imposer des blocus à la marine marchande » selon la Convention de l’ONU sur le droit de la mer, rappelle-t-elle.

L’Iran a exporté par voie maritime environ 1,8 million de barils de pétrole brut par jour en moyenne depuis début mars, d’après les données de Kpler, cabinet spécialisé dans le suivi des flux de matières premières, analysées par l’AFP. Un chiffre légèrement plus élevé que la moyenne de l’année 2025, qui était d’environ 1,7 million de barils par jour.

Du 1er mars au 12 avril, 58 pétroliers ont franchi le détroit avec une cargaison, selon une analyse de l’AFP à partir de données de Kpler. Sur ces 58 pétroliers, près de 80%, provenaient de ports iraniens (principalement l’île de Kharg) ou battaient pavillon iranien, pour un total de 11 millions de tonnes de brut.

Une grande partie de ces bateaux appartiennent à la flotte fantôme iranienne, composée de navires vieillissants qui opèrent depuis des années dans une grande opacité (propriétaires douteux, faux pavillons, défaut d’assurance ou encore manipulation des données GPS…) pour contourner les sanctions internationales, selon les experts interrogés par l’AFP.

– La flotte fantôme gagnante –

« L’efficacité de la flotte fantôme pendant la guerre est une surprise », explique David Tannenbaum, directeur chez Blackstone Compliance Services, cabinet de conseil en matière de sanctions et de lutte contre le blanchiment d’argent, basé aux Etats-Unis.

« Nous pensions qu’il y aurait une répression contre la flotte fantôme, qu’on verrait plus d’arraisonnements et de saisies. Mais en fait, l’administration (américaine) lui a en quelque sorte donné un coup de pouce et l’a autorisée à exporter tout ce pétrole », ajoute-t-il.

Grâce à l’assouplissement des sanctions, le brut iranien « est passé d’une décote de 40% à +10% » par rapport aux prix antérieurs, estime M. Tannenbaum.

« Alors que l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et d’autres pays producteurs du Golfe voient leurs exportations restreintes ou réacheminées à grands frais, l’Iran est parvenu à maintenir des flux remarquablement stables », abonde Cyril Widdershoven spécialiste des affaires maritimes, énergétiques et géopolitiques chez Blue Water Strategy.

« Téhéran est parvenu à instaurer un système sophistiqué, décentralisé et remarquablement difficile à perturber sans déclencher un conflit maritime de grande ampleur », ajoute-t-il dans une tribune publiée samedi.

Pour Amir Handjani, du Quincy Institute, l’Iran « est prêt à supporter le blocus »: garder le contrôle d’Ormuz est « une question existentielle » pour Téhéran, à la fois garantie de sécurité pour l’avenir, et pour financer la reconstruction du pays après la guerre.

Côté américain, « Donald Trump (…) va voir comment les marchés réagissent. Si le prix du pétrole augmente, l’inflation aussi, et la bourse baisse, ça va le faire paniquer », gage-t-il.

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