Selon l’Ansd (2024), une femme sur trois a subi une forme de violence physique, psychologique, sexuelle ou économique au cours des douze derniers mois. Pourtant, ces chiffres restent en-deçà de la réalité, tant la parole est freinée par des mécanismes sociaux et institutionnels. A l’échelle mondiale, cette réalité n’est pas isolée : selon Onu-Femmes (2025), moins de 40% des femmes victimes de violences cherchent de l’assistance.

Les violences sexistes et sexuelles relèvent d’une réalité structurelle indéniable. Toutefois, elles restent largement invisibilisées. La parole sur ces violences est coûteuse, parfois dangereuse.

Parler, dans ce contexte, est un acte révolutionnaire. C’est une confrontation directe avec la société et les institutions. Alors, beaucoup se taisent. Mais ce silence protège les agresseurs et permet que les violences se répètent.
Pourquoi est-il si difficile de parler ? Et pourquoi est-il pourtant indispensable de le faire ?

A. Dénoncer, un acte qui expose et qui coûte
Au Sénégal, le statut de victime ne dépend pas uniquement du fait d’avoir subi une violence. Il dépend aussi de la volonté de la société de reconnaître que cette violence a réellement existé.

Lorsqu’une femme ou une fille dénonce, elle est immédiatement interrogée, soupçonnée, mise à l’épreuve. De plus, un modèle prédéfini de la «victime parfaite» a été instauré dans le pays, excluant automatiquement certaines femmes. Ces réactions traduisent une hiérarchie implicite de la crédibilité, dans laquelle la parole des femmes est systématiquement fragilisée et marginalisée.
Le poids des pressions familiales et sociales

A cette suspicion, s’ajoutent des pressions directes. Au nom du sutura¹ ou du maslaa², les victimes sont souvent encouragées à se taire pour préserver l’honneur de la famille.

On leur demande de ne pas faire de scandale, de ne pas détruire la famille, ou de ne pas exposer un proche. La cohésion familiale devient un argument central pour imposer le silence. Suivant cette logique, ce n’est plus la violence qui est con­damnée, mais sa dénonciation.

Une culture du silence : victim blaming et refus de croire
Il y a quelques semaines, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux : un «prêcheur» sénégalais y tenait des propos faisant l’apologie du viol à travers le victim blaming. Il critiquait la fréquentation des salles de sport par les femmes, leurs tenues, et affirmait que si elles étaient violées, elles en porteraient la responsabilité. Ce discours n’est pas un acte isolé. Il a suscité des milliers de réactions. Beaucoup d’internautes ont d’ailleurs approuvé ces dires.

C’est révélateur. Face à une violence, au lieu d’interroger la responsabilité de l’agresseur, la société pose les questions suivantes : «que faisait-elle là ?», «comment était-elle habillée ?», «pourquoi parle-t-elle maintenant ?».
Ce déplacement de la responsabilité est au cœur du victim blaming. Il permet de maintenir l’idée que la victime aurait pu éviter ce qui lui est arrivé. Ce mécanisme protège les agresseurs en fragilisant la parole des victimes.

Le harcèlement comme prolongement du silence imposé
Ce climat ne s’arrête pas aux discours dangereux. Il se prolonge par des formes de harcèlement visant les femmes qui prennent la parole, en particulier les militantes. Sur les réseaux sociaux comme dans l’espace public, elles font face à des insultes, des menaces et des tentatives de discrédit.

Ce harcèlement agit comme un mécanisme de dissuasion. En exposant celles qui parlent à de nouvelles violences, il envoie un message clair à toutes les autres : parler a un coût.

Le refus de croire comme mécanisme de défense collectif
Croire les victimes implique d’accepter une réalité dérangeante : les violences sont fréquentes, proches, et souvent commises par des personnes connues. Refuser de croire devient alors un moyen de préserver un ordre social rassurant. Accepter ces violences impliquerait de questionner en profondeur notre société.

Mais ce confort a un coût, car il se fait au détriment des victimes.
Selon le sondage Afrobaro­meter (2025), plus de la moitié des Sénégalais estiment qu’il est peu probable que les victimes de violences basées sur le genre portent plainte, notamment en raison de la honte, des pressions sociales et du recours au règlement à l’amiable.

Le profil des survivantes, un facteur clé du silence
Le profil des victimes permet de comprendre en grande partie le silence. En effet, selon l’Ansd (2024), 87, 5% des victimes déclarent avoir subi des violences avant l’âge de 18 ans. Ces violences se produisent majoritairement dans la sphère intime, avec des auteurs connus, notamment dans le cadre conjugal où 70, 2 % des femmes déclarent avoir subi des violences. La proximité avec l’agresseur, la précocité des violences et les rapports de dépendance rendent la dénonciation difficile, maintenant des violences massives et invisibles.
Ainsi, notre société porte une part de responsabilité. Mais ces violences ne sont pas seulement sociales, elles sont aussi institutionnelles.

B. Défaillances institutionnelles et responsabilité de l’Etat
Des dispositifs insuffisamment visibles
L’ampleur des violences sexistes et sexuelles contraste avec la faiblesse des réponses institutionnelles. Comme mentionné précédemment, 31, 9% des femmes déclarent avoir subi au moins une forme de violence, et beaucoup gardent encore le silence.
Cette sous-déclaration s’explique notamment par le manque d’accès à l’information. En effet, seuls 31% des Sénégalais déclarent connaître l’existence de services d’aide juridique dans leur communauté, selon le sondage cité supra. Dans ce contexte, l’existence de dispositifs comme le numéro vert 116, destiné aux victimes de violences basées sur le genre et à la protection de l’enfance, apparaît largement insuffisante. Peu connu du grand public, ce dispositif souffre d’un man­que évident de vulgarisation.
De plus, selon Onu-Femmes (2025), moins de 10% des victimes de violences sexuelles portent plainte, ce qui interroge la capacité des institutions à les prendre en charge. Au niveau de la police, l’intervention se limite souvent à l’arrestation et à la collecte de preuves, sans orientation systématique vers des structures d’accompagnement.
Pourtant, au Sénégal, des structures d’accueil pour les victimes existent. Sur le papier, elles constituent un dispositif essentiel de prise en charge. Dans les faits, ces maisons d’accueil peinent à remplir pleinement leur mission. Dans ce contexte, il est légitime d’interroger leur efficacité réelle. Un audit par les organes de contrôle permettrait d’évaluer leur fonctionnement et d’identifier d’éventuels écarts par rapport à leurs objectifs initiaux.
Un décalage entre discours politique et réalité
Cette réalité contraste avec les discours institutionnels. Lors de la 70è session de la Commission de la condition de la femme aux Nations unies, le Sénégal a mis en avant ce qui a été présenté comme un «modèle sénégalais» en matière de lutte contre les violences basées sur le genre.
Mais de quel modèle parle-t-on ?
Un modèle où la majorité des victimes ne parlent pas, par peur ou par absence de confiance dans les institutions ? Un modèle où les dispositifs existent, mais restent méconnus ou inefficaces ?
Pourtant, nous voyons une communication accrue du ministère de la Famille et des solidarités quand il s’agit de distribuer des aides aux ménages. Ce choix est politique.
Au-delà des dispositifs existants, c’est l’absence de politique publique forte en matière de prévention qui interroge. Nous constatons malheureusement que la réponse institutionnelle semble davantage s’inscrire dans une logique d’assistance ponctuelle que dans une véritable politique de transformation des rapports de domination. Pour répondre aux urgences, il faut s’attaquer aux causes structurelles des violences. Pourtant, le programme présidentiel promettait la mise en place de mécanismes de prévention et de lutte contre les violences basées sur le genre, ainsi que le renforcement des dispositifs de protection des victimes. Cependant, entre les engagements et leur mise en œuvre, l’écart reste évident. D’ailleurs, cette attente est clairement exprimée dans ledit sondage. Autrement dit, près de huit Sénégalais sur dix estiment que la police et la Justice doivent faire davantage pour protéger les femmes et les filles.
Libérer la parole ne peut donc pas reposer uniquement sur le courage individuel des victimes. C’est une responsabilité politique.
Parler est une nécessité
Encourager la parole ne suffit pas. Il faut créer les conditions pour qu’elle soit possible. Parler, c’est aussi conquérir des victoires. Les transformations sociales passent par la dénonciation et la sensibilisation. La parole transforme des expériences individuelles en réalité collective, et ouvre la voie à des réponses institutionnelles.
Depuis quelques mois, le terme de féminicide s’impose dans l’espace politique et médiatique au Sénégal. Parce que des femmes ont osé le nommer, le Président de la République l’a utilisé pour la première fois dans l’histoire politique du pays, en annonçant des mesures censées y répondre, marquant ainsi, au moins sur le plan théorique, un point de départ en matière de politique publique.
De plus, lors du dernier féminicide à date, l’ampleur du débat public a conduit à une requalification des faits en meurtre plutôt qu’en coups mortels.
La campagne Waxjotna s’inscrit dans cette logique. Nous souhaitons rendre visible et encourager une prise de parole collective, pour obtenir des réponses institutionnelles.

Parler a un coût. Le silence coûte bien plus cher. Tant que la parole des victimes sera disqualifiée, les violences continueront.
Suzanne SY
Militante féministe
suzanne.sy@yahoo.com
¹ norme sociale valorisant la discrétion et la préservation de l’honneur familial
² principe privilégiant les faux-semblants pour maintenir la cohésion sociale
Ps : Waxjotna est une plateforme de sensibilisation et d’orientation sur les questions des violences sexistes et sexuelles touchant les femmes et les enfants.

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