Avec l’intervention américaine au Venezuela, le 47e président des États-Unis, Donald Trump, a fini de convaincre de sa volonté manifeste de redéfinir les rapports qu’entretiennent les sujets de droit international. Peut-être sommes-nous habitués à voir les Yankees opérer hors de leur territoire au point de se passer d’une analyse des raisons qui ont justifié cette manœuvre. Cependant, il serait opportun de se pencher sur la conception qu’a le locataire de la Maison-Blanche de la pratique diplomatique.

Le 10 septembre dernier, le président ghanéen John Dramani Mahama annonçait : « Nous avons été sollicités par les États-Unis pour accueillir les ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. Et nous avons convenu avec eux que les ressortissants d’Afrique de l’Ouest étaient acceptables ». Certains termes devraient attirer l’attention ici : solliciter, convenir, acceptables. Ces trois expressions illustrent à bien des égards une pratique que l’on peut qualifier de nouvelle dans les relations internationales, celle de la Dealpolitik. Solliciter, convenir, acceptable. Telle une maxime pour décrire une transaction, un marché, un deal passé entre deux parties. Et c’est exactement ce dont il s’agit dans ce contexte.

Les relations internationales ont connu plusieurs mutations au cours du temps, suivant les réalités et les enjeux du moment. À la base, les rapports entre États reposaient surtout sur une diplomatie bilatérale ou des alliances pour maintenir l’équilibre des forces. Ce bilatéralisme s’est consolidé en Europe au cours du XIXe siècle. C’est dans ce contexte que le terme Realpolitik a été forgé par Ludwig von Rochau. Il désigne une politique fondée sur le réalisme et les rapports de force, théorisée notamment par Niccolò Machiavel (Le Prince, 1513), Thomas Hobbes (Le Léviathan, 1651) ou encore Hans Morgenthau (Politics among Nations, 1948). Le chancelier allemand Otto von Bismarck est le précurseur de cette pratique diplomatique : l’unification de l’Allemagne s’est faite au prix d’une diplomatie d’équilibre et de calcul.
Sous ce rapport, la guerre est utilisée comme instrument de puissance et les relations entre États reposaient sur un équilibre précaire. Cet environnement conflictuel aura comme conséquence la Première Guerre mondiale (1914-1918). Face à cet état de fait, le monde décide de redéfinir les relations internationales et d’opter pour le multilatéralisme.

Le traité de Versailles consacrera cette nouvelle démarche, notamment avec la création de la Société des Nations (SDN) en 1920, qui marque la première tentative de multilatéralisme institutionnalisé. Cependant, celle-ci sera soldée par un échec : les difficultés économiques des années 30 notamment conduiront à la montée des régimes nationalistes et fascistes. Ce qui aura comme conséquence une seconde confrontation mondiale (1939-1945).

Fort de ce constat, le monde pose les jalons d’un nouveau multilatéralisme pour mieux garantir la paix. Sous la propulsion du président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt, les puissances mondiales travailleront à la fois à organiser et à régir les relations entre États, tout en consacrant la souveraineté de chacun. Entre 1943 et 1945, plusieurs conférences diplomatiques sont organisées pour affiner le projet. Elles seront closes par la conférence de San Francisco, qui réunira 50 pays pour adopter la Charte des Nations unies, qui consacre, entre autres principes, le maintien de la paix et de la sécurité internationales. Malgré les défis auxquels elle a fait face, notamment pendant la guerre froide, l’ONU se positionnera comme un acteur incontournable dans les relations interétatiques. Néanmoins, non seulement l’institution, mais aussi l’idée qui a présidé à sa création (le multilatéralisme) est aujourd’hui remise en question. Depuis les années 2010, une nouvelle réalité émerge dans les rapports diplomatiques : celle de la Dealpolitik.

Il est primordial de souligner que cette notion n’est pas consacrée dans le domaine des relations internationales. Il s’agit plutôt d’une résultante d’observations de la marche de ces dernières par des chercheurs, analystes en relations internationales ou journalistes. On peut relever parmi eux Fareed Zakaria de CNN, ou encore Gideon Rachman du Financial Times. Au plan académique, les politologues n’emploient toujours pas le terme. Toutefois, des auteurs comme Joseph Nye usent de notions qui s’en approchent : transactional diplomacy, mercantilist foreign policy… Sous ce rapport, la Dealpolitik peut se concevoir comme un continuum de la Realpolitik. Elle s’en distingue cependant par deux facteurs essentiels. D’abord, la Realpolitik se voulait conceptrice d’un équilibre durable entre les intéressés ; pour la Dealpolitik, l’intérêt visé est de l’ordre de l’immédiat. Le second facteur relève de l’élaboration et de la conduite de la politique en question. Là où la première était institutionnelle et le produit de stratèges en la matière, la seconde, elle, est conduite par des leaders propriétaires de la décision. En d’autres termes, elle est une personnalisation de l’action étatique. Elle modifie donc le réalisme classique dans un contexte global bouleversé.

La mondialisation économique, les inégalités sociales, les crises migratoires, le terrorisme, etc., sont autant de facteurs qui ont favorisé la résurgence des nationalismes. Le monde occidental semble retomber dans ses travers du passé, avec l’accession au pouvoir des extrêmes. Le discours politique devient de plus en plus critique envers l’ouverture sur le monde. Les ententes collectives deviennent « trop contraignantes » pour les États et sont donc vues comme une entrave à la souveraineté. C’est dans ce contexte que la diplomatie de l’entente revient à la mode sous une forme nouvelle. Elle ne vise plus à se débarrasser du multilatéralisme, mais plutôt à le contourner. La politique étrangère est désormais pensée comme une suite de transactions, c’est-à-dire que chaque relation doit produire un gain mesurable, rapide et visible. Les alliances ne sont plus fondées sur des valeurs partagées ou des engagements durables, mais sur leur rentabilité politique, économique ou stratégique.

Dès lors, on rompt avec l’idée d’un ordre international fondé sur des règles et des visions communes. Les contraintes multilatérales, jugées inefficaces, sont délaissées au profit de négociations directes entre parties. La primauté de l’intérêt national devient le principe sacro-saint de l’action diplomatique, qui privilégie le rapport de force et le calcul rationnel. Le néolibéralisme comme idéologie déteint sur la marche des pays. L’État se meut sur l’espace international tel que le fait une entreprise dans le monde du business. D’ailleurs, cette conception de la diplomatie est incarnée – au plan opérationnel – par le businessman-président Donald J. Trump.

L’actuel président des États-Unis d’Amérique est l’un des précurseurs de la Dealpolitik comme méthode. Depuis sa première élection, son action a fortement contribué à remettre en question le cadre relationnel des États. Pour preuve, le 7 janvier 2026, il a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales qui, dit-il, « ne servent plus les intérêts américains ». Avant ce retrait, il avait débuté par une forte réduction des participations financières des États-Unis dans différents organismes internationaux.

Ces agissements sont révélateurs de la volonté assumée de Trump de se libérer des engagements internationaux pour dérouler une politique étrangère qui se veut conjoncturelle. Plus besoin de passer par des mécanismes formels pour en arriver à une entente multilatérale et durable. Pourquoi se donner cette peine si l’on peut passer un marché, un deal, à deux pour régler une question du moment ? Il faut peut-être prendre en compte les aspects politiques et économiques dans les éléments de réponse à cette question.

Si l’on en revient à l’exemple de départ, l’un des fondements de la politique de Trump est une régulation à la limite du répressif en matière d’immigration. Son électorat et une partie de l’opinion publique américaine restent convaincus du bien-fondé de ce qu’on pourrait qualifier d’agressivité envers les personnes immigrées. En l’occurrence, une entente entre les États-Unis et la République du Ghana permet aux premiers de déporter des personnes en situation irrégulière durant le mois de septembre. Donc, il met en œuvre ses promesses électorales grâce à un contournement des accords internationaux régissant les migrations. Mais, dans ce dossier, il serait opportun de s’attarder sur la partie ghanéenne et de s’interroger sur sa disposition à accueillir des expulsés qui ne sont pas ses ressortissants.

Il faudra remonter un peu le temps. En juillet 2025, le pays de l’Oncle Sam avait réduit la durée maximale des visas de plusieurs pays ouest-africains, dont le Ghana, qui passait de 5 ans à 3 mois. Ce qui mettait bon nombre de ressortissants de ce pays en situation irrégulière, surtout des étudiants, selon son gouvernement. Quelques mois auront suffi pour qu’une suspension de cette mesure leur soit accordée. Malgré le refus du président John Dramani Mahama de concéder l’existence d’un lien entre cette « grâce » et le fait de recevoir des expulsés, la présomption qu’il s’agit d’une contrepartie reste forte. De l’autre côté, le président américain ne se prend pas de pudeur quand il est question d’assumer cette conception mercantiliste des relations internationales. D’ailleurs, dans son ouvrage The Art of the Deal (1987), Trump expose sa vision du monde, fondée sur la négociation agressive. La méthode qu’il y décrit est basée sur la pression maximale, l’imprévisibilité stratégique et la recherche de victoires visibles et rapides. Clairement, sa politique étrangère repose sur ces principes. La renégociation d’accords internationaux, le retrait des cadres multilatéraux, la préférence pour le bilatéralisme, l’usage de sanctions et de menaces comme outils de négociation, entre autres, sont autant d’éléments caractéristiques de la « méthode Trump ».

À côté de Donald Trump, deux dirigeants européens peuvent être cités en exemple d’adeptes de la Dealpolitik. Il s’agit de Viktor Orbán et de Giorgia Meloni. Le Premier ministre hongrois et la présidente du Conseil des ministres italien incarnent cette droite européenne qui se veut nationaliste et souverainiste. Tous deux usent de la question migratoire comme outil de négociation avec leurs partenaires. Pour le premier, sa coopération avec l’Union européenne dépend fortement du respect de cette dernière de la position hongroise intransigeante en la matière. Quant à Meloni, elle reste plus souple et négocie des accords bilatéraux avec des pays de transit tels que la Libye ou la Tunisie. La constante reste la suivante dans les deux cas de figure : un monnayage de la position nationale sur une question. Il faut souligner que cette démarche, bien que controversée, rencontre une certaine réussite dans la pratique. Le but recherché – régler une problématique actuelle par des ententes – est atteint dans une certaine mesure. Toutefois, une question mérite d’être posée : à quel prix ?

Il serait un peu naïf de croire que cette conception et cette pratique des relations internationales ne produisent pas d’effets négatifs dans les rapports entre États. D’abord, en acceptant l’idée d’une relation transactionnelle, le risque premier est la fragilité des accords. Ces derniers seront caractérisés par la précarité, en ce sens qu’ils sont destinés à ne pas s’inscrire durablement dans le temps. En outre, cette gestion des problématiques n’est pas toujours efficace. Leur complexité impose une prise en charge globale et durable, au risque de les voir se réinventer sous une autre forme. Plus grave encore, le rapport de force déjà inégalitaire entre pays peut davantage s’accentuer. La protection dont pourraient bénéficier les pays moins nantis face aux puissances dans un cadre multilatéral disparaît au grand profit desdites puissances.

Cet ensemble d’implications conduit le monde à une incapacité de répondre aux défis globaux auxquels il est confronté. Les thématiques prégnantes ne sont plus abordées comme il se devait. Les migrations, les défis climatiques et environnementaux, la course à l’armement, les inégalités socio-économiques, la liberté démocratique, pour ne citer que celles-ci, sont différées ou déplacées au profit d’intérêts capitalistes et politiques ponctuels.

Au demeurant, la Dealpolitik est une forme moderne de la Realpolitik qui a conduit à la première confrontation armée mondiale. Elle se fait une place dans un monde déjà bouleversé et instable, notamment avec la montée des nationalismes. Bien qu’elle permette d’aborder des problématiques de façon pragmatique, elle affaiblit la stabilité à long terme, en substituant aux règles communes une diplomatie du rapport de force et de la transaction permanente.

Abdoulaye Sarr

Journaliste / élève-diplomate

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