L’État du Sénégal est enfin déterminé à relancer les chemins de fer, une infrastructure majeure qui a longtemps contribué au désenclavement de plusieurs terroirs. Dans une approche de développement axée sur les pôles territoriaux, l’enjeu devient de plus en plus important. Retour sur un outil stratégique, mais plombé par des choix politiques mal pensés et un réel manque d’investissements.

Longtemps colonne vertébrale du développement économique et de l’intégration régionale, le chemin de fer sénégalais a progressivement perdu sa centralité. Délaissé au profit de la route, fragilisé par des décennies de sous-investissement et des choix institutionnels inaboutis, le rail revient aujourd’hui au cœur du débat public. À l’heure où les nouvelles autorités ambitionnent de repositionner le Sénégal comme hub logistique régional et moteur de croissance en Afrique de l’Ouest, la relance ferroviaire apparaît moins comme une option que comme une nécessité stratégique, rapporte le soleil .

En Conseil des ministres, le 4 février dernier, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a indiqué que le développement des chemins de fer et des transports ferroviaires constitue une priorité nationale, dans le cadre de l’aménagement et de l’attractivité du territoire. À cet effet, il a demandé au ministre des Transports terrestres et aériens de procéder à l’évaluation de l’état d’exécution des projets et réformes concernant le secteur ferroviaire. Il a surtout insisté sur l’urgence « d’accélérer la réhabilitation et la modernisation de la ligne Dakar-Tambacounda, de finaliser la Politique ferroviaire nationale à l’horizon 2050 et de dresser un état des lieux global du dialogue social et des doléances des personnels en exercice dans le secteur ».

Pour Joseph Gabriel Sambou, ancien directeur général des Petits Trains de Banlieue, un chemin de fer performant est un outil stratégique majeur pour un pays comme le Sénégal. Il constitue un levier de compétitivité économique en réduisant les coûts logistiques, notamment pour le transport massif de marchandises, explique-t-il. « Au-delà de l’économie, le rail joue un rôle social fondamental : il structure les territoires, soutient l’activité des villes de l’intérieur comme Thiès, Guinguinéo, Tambacounda ou Kidira, et contribue à une mobilité plus sûre et plus respectueuse de l’environnement que le transport routier », estime-t-il. Abdou Aziz Thiaw, auteur de plusieurs travaux sur l’impact du chemin de fer, met en lumière l’ampleur des gains macroéconomiques attendus d’un rail performant. Selon lui, le chemin de fer permet des économies d’échelle significatives, avec une capacité d’acheminement de grandes quantités de marchandises à des coûts nettement inférieurs à ceux du transport routier. À ses yeux, cette réduction des coûts logistiques renforcerait la compétitivité des entreprises sénégalaises et pourrait contribuer à accroître le PIB national de deux points ou plus. Il est convaincu que le développement de corridors multimodaux intégrés renforcerait le rôle du Sénégal comme hub logistique régional. Aujourd’hui, ajoute M. Thiaw, le corridor Est Sénégal-Mali concentre plus de 95 % du trafic de transit du Port de Dakar. Dans le même temps, le corridor Nord avec la Mauritanie, dominé par les produits miniers et agroalimentaires, génère un flux quotidien d’environ 200 camions. Le rail offrirait une alternative crédible à ce fret routier intensif, réduisant l’usure des routes, la congestion et les risques d’accidents. Cela est également valable dans le secteur minier, souligne-t-il, en prenant l’exemple des phosphates de Matam. « Le transport de volumes massifs par la route nécessiterait des milliers de rotations de camions, avec un impact considérable sur les routes et l’environnement. Le rail apparaît comme la solution la plus rationnelle pour accompagner l’exploitation et la transformation de ces ressources », préconise-t-il.

Le corridor Dakar-Bamako, point de relance

Par exemple, explique-t-il, pour transporter 135 millions de tonnes de phosphate de Matam, il faudrait environ 4 545 camions, en supposant que chaque camion transporte 30 tonnes par rotation, avec une durée moyenne de rotation de 8 heures et 7 920 heures d’exploitation par an. Long de 1 200 km, le corridor Dakar-Bamako est assez symbolique de l’impact d’un chemin de fer performant. Pour Joseph Gabriel Sambou, il doit être la colonne vertébrale de toute stratégie de relance ferroviaire. « Il s’agit d’un axe historique d’intégration économique régionale, reliant le littoral sénégalais au cœur du Mali. Sa dégradation a des conséquences directes sur les économies locales, le commerce sous-régional et la compétitivité portuaire », dit l’expert. Poursuivant son analyse, il estime que sa remise à niveau progressive, réaliste et sécurisée est indispensable, non pas dans une logique de grande vitesse, mais dans une optique de transport fiable et massif de marchandises, adaptée aux besoins actuels des deux États. Ainsi, précise-t-il, « le Port de Dakar retrouverait un certain avantage compétitif en attendant l’avènement du port de Ndayane ».

Au-delà du Mali voisin, le chemin de fer représente des opportunités importantes dans la volonté du Sénégal de toucher d’autres pays. Abdou Aziz Thiaw est convaincu que l’extension de la connectivité régionale ouvre de nouvelles perspectives pour le développement de la capacité de production et d’exportation sur les marchés internationaux, « en particulier le corridor Est Sénégal-Mali-Burkina-Niger, qui représente pour le Port de Dakar 95,2 % du trafic de transit ». Aujourd’hui, souligne-t-il, Dakar domine le transit vers le Mali avec 68 %, contre 23 % pour Abidjan, son principal concurrent. « Le trafic du corridor Nord (Mauritanie-Sénégal) est principalement composé de produits miniers et agroalimentaires, qui représentent plus de 90 % des flux terrestres venant du Maroc, avec environ 200 camions par jour. En mettant en place le transport ferroviaire, le Sénégal offrirait une réelle alternative au fret routier, avec une forte diminution des frais de route et de la détérioration des infrastructures », plaide-t-il. Avec le développement du réseau ferroviaire, il est persuadé que le Sénégal deviendra un véritable hub logistique régional, capable d’attirer des investisseurs et d’augmenter le volume des échanges avec les autres pays. Pour Joseph Gabriel Sambou, ancien directeur général des Petits Trains de Banlieue, la volonté de relance des chemins de fer affichée par les autorités est salutaire. Toutefois, il estime que les priorités doivent être hiérarchisées et pragmatiques. À court terme, préconise-t-il, il s’agit de sécuriser l’exploitation à travers un plan d’urgence passant par la remise en état des points critiques de la voie, l’acquisition et la fiabilisation d’un minimum de locomotives, ainsi que l’optimisation des emplois par le biais d’une formation solide des ressources humaines.

Partir de l’existant

Appuyant cette thèse, Abdou Aziz Thiaw estime que la priorité doit aller à la réhabilitation des voies existantes, notamment la ligne Dakar-Bamako, tout en renforçant les connexions vers les pôles agricoles, miniers, halieutiques et d’élevage. Une telle dynamique, d’après lui, favoriserait l’industrialisation, la transformation locale des matières premières et la création d’emplois qualifiés, tant dans la construction que dans l’exploitation et la maintenance. « La relance du rail aurait également un impact social majeur, en dynamisant les zones rurales, en améliorant l’accessibilité des régions enclavées et en contribuant à une meilleure répartition de la population et des activités économiques sur le territoire », espère-t-il. Dans une perspective de moyen terme, M. Thiaw estime que la priorité est la mise en œuvre d’un projet crédible de renouvellement de la ligne, fondé sur un modèle institutionnel rénové, avec des sociétés de patrimoine, un organe de régulation et une concession recentrée sur l’exploitation. Enfin, à long terme, le rail doit être pleinement intégré dans une politique nationale et régionale de transport, soutenue par une vision claire et des partenariats financiers solides, plaide-t-il.

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