Le Sénégal traverse une zone de fortes turbulences sociales. Partout, la colère gronde et elle ne relève ni du caprice ni de la manipulation. Les enseignants enchaînent les grèves parce que leurs revendications restent sans réponses durables et structurantes. Ils demandent des engagements respectés, une revalorisation cohérente, des conditions de travail dignes. Dans le monde rural, des producteurs peinent à écouler leurs récoltes, étranglés par l’absence de circuits fiables, la faiblesse des prix et le manque de soutien logistique. Ils voient les fruits d’une année d’efforts bradés ou perdus. Les étudiants réclament des bourses impayées pendant que leurs conditions de vie se dégradent dans les campus. Les syndicats de médecins et le personnel de santé alertent sur la surcharge des structures, le déficit d’équipements et l’épuisement des équipes. Ce front social en ébullition n’est ni une invention d’opposants ni une amplification médiatique. C’est une réalité vécue dans les foyers, les écoles, les champs et les hôpitaux.
Dans tout Etat responsable, une telle accumulation de tensions impose humilité et dialogue. Elle impose un cap clair, des arbitrages courageux, des priorités assumées. Or ce que beaucoup observent, c’est autre chose. Face à l’ampleur des crises, le pouvoir semble avoir choisi une vieille recette. Déplacer le débat. Occuper l’espace médiatique par des séquences spectaculaires. Saturer l’opinion d’affaires secondaires pour éviter de répondre à l’essentiel. Pendant que des familles s’angoissent pour leur survie quotidienne, l’actualité se remplit d’images d’étudiants arrêtés, de retours de Parquet interminables, de chroniqueurs convoqués ou interpellés. Le spectacle judiciaire devient feuilleton national et relègue au second plan les urgences sociales.
Ce glissement du social vers le sensationnel n’est pas neutre. Il produit un effet précis. Il fragmente l’attention collective. Il polarise les débats. Il installe la peur et la suspicion là où il faudrait installer la concertation. «Quand on ne peut pas résoudre les problèmes, on fabrique des diversions.» Cette phrase claque parce qu’elle traduit un malaise profond. Au lieu d’ouvrir des tables de négociation crédibles, on ouvre des procédures. Au lieu d’expliquer un calendrier clair de paiement des bourses, on commente des convocations. Au lieu de détailler un plan d’écoulement des productions agricoles, on dissèque des auditions.
Pendant ce temps, les problèmes s’enracinent. L’école s’enlise dans l’instabilité pédagogique. Chaque semaine de grève creuse les inégalités entre ceux qui peuvent compenser et ceux qui ne le peuvent pas. Le monde rural s’appauvrit davantage, ce qui alimente l’exode et la précarité urbaine. Les retards de bourses fragilisent des milliers d’étudiants dont beaucoup n’ont pas d’autre filet social. Le système de santé, déjà sous tension, risque la rupture si les alertes répétées ne sont pas entendues. «La diversion ne remplace pas la solution.»
Une Nation ne peut durablement prospérer dans le déni de ses fractures sociales. Gou­verner, ce n’est pas contrôler l’agenda médiatique. Gou­verner, c’est affronter les contradictions, reconnaître les insuffisances et proposer des réponses mesurables. Cela suppose de publier des échéanciers précis, de rendre des comptes sur l’exécution budgétaire, de hiérarchiser clairement les priorités. Cela suppose aussi de respecter les libertés publiques et d’éviter que la gestion des désaccords ne prenne la forme d’une démonstration de force.
A force de multiplier les séquences d’interpellations, on envoie un signal inquiétant. Celui d’un pouvoir plus soucieux de contenir les voix que de traiter les causes. Or les causes sont connues. Elles tiennent à la gouvernance, à la planification, à la cohérence des politiques publiques. Elles tiennent aussi à la qualité du dialogue social. Un dialogue qui ne peut être crédible s’il est constamment parasité par des épisodes de tension judiciaire.
Le plus grave est peut-être la banalisation progressive de cette méthode. Lorsque l’opinion s’habitue à voir les crises sociales remplacées par des polémiques sécuritaires, elle finit par douter de la capacité des institutions à répondre à ses attentes. La confiance s’effrite. Et sans confiance, aucune réforme, même pertinente, ne peut réussir. «On ne gouverne pas un peuple en détournant le regard.»
Le Sénégal mérite mieux que des écrans de fumée et des contre-feux médiatiques. Il mérite une stratégie claire pour l’éducation, une politique agricole cohérente et protectrice, un système de bourses fiable et transparent, un plan d’urgence pour la santé publique. Il mérite un Etat qui parle vrai, qui assume ses contraintes et qui respecte ses engagements. Il mérite des dirigeants qui considèrent la contestation non comme une menace à neutraliser, mais comme un signal à écouter.
Continuer dans la diversion, c’est prendre le risque d’un divorce durable entre gouvernants et gouvernés. Revenir à l’essentiel, c’est reconnaître que la stabilité ne se décrète pas par des arrestations, mais se construit par la justice sociale, la transparence et le dialogue. Il est encore temps de choisir la responsabilité plutôt que le spectacle. Halte à la stratégie de diversion.
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/ Sénégal

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