Dans un monde marqué par des crises géopolitiques et économiques en cascade, la remise en cause du multilatéralisme révèle une faille plus profonde : l’incapacité des institutions internationales à transformer les richesses réelles des sociétés en prospérité tangible. L’Afrique, souvent perçue comme périphérique, pourrait au contraire offrir des clés décisives pour refonder un système fondé sur une gouvernance véritablement performative. 

Lorsque les règles du monde vacillent, ce sont les institutions qui révèlent leur véritable valeur — car ce sont elles qui permettent aux sociétés de transformer leurs ressources en prospérité et leurs ambitions en stabilité.

Mais aujourd’hui, cette épreuve de vérité est aussi économique. La guerre au Moyen-Orient et les tensions autour du détroit d’Ormuz font planer un risque immédiat sur les prix du pétrole, du fret maritime et des engrais. Pour les économies africaines, fortement dépendantes des importations énergétiques et agricoles, le choc est direct : inflation, pressions budgétaires, insécurité alimentaire et tensions sociales.

Comme le souligne l’économiste Kako Nubukpo, le continent fait face à une accumulation de chocs — pétrolier, logistique, agricole et macroéconomique — qui fragilise durablement ses trajectoires de développement.

Ces crises ne sont pas seulement conjoncturelles. Elles révèlent une vulnérabilité plus profonde : celle d’économies encore trop dépendantes de l’extérieur et insuffisamment capables de transformer leurs propres ressources en richesse durable.

Le monde entre aujourd’hui dans une période de turbulences dont l’ampleur rappelle les grands tournants de l’histoire internationale. La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, l’instabilité au Sahel, les rivalités en mer de Chine ou les crises en Amérique latine dessinent un paysage où les équilibres internationaux deviennent chaque jour plus incertains.

La question devient alors inévitable : dans un monde traversé par des tensions géopolitiques, climatiques et économiques d’une ampleur inédite, quel leadership peut encore restaurer la crédibilité du multilatéralisme ?

Dans ce contexte de fragmentation géopolitique, la capacité du système multilatéral — et en particulier de l’Organisation des Nations unies — à prévenir les crises, organiser la coopération et produire des solutions collectives apparaît plus décisive que jamais.

Car derrière les crises visibles se cache une question plus profonde : celle de la capacité du système international à répondre aux défis d’un monde devenu à la fois plus interconnecté et plus fragmenté.

Cette interrogation renvoie à l’une des promesses fondatrices de l’ordre international contemporain. En 1949, le président américain Harry Truman évoquait déjà le défi central du monde moderne : combler l’écart entre nations développées et nations sous-développées. Pendant plusieurs décennies, cette ambition a structuré les politiques internationales de développement.

Le monde a profondément changé depuis lors. Des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté, notamment en Asie. De nouvelles puissances ont émergé. Pourtant, la promesse d’un développement réellement partagé reste largement inachevée.

Nulle région du monde n’illustre mieux ce paradoxe que l’Afrique.

Le continent représente près de 18 % de la population mondiale, mais moins de 4 % de la consommation mondiale d’énergie. Plus de 600 millions d’Africains vivent encore sans accès à l’électricité. Chaque année, plus de 12 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail, alors que les économies formelles ne créent qu’une infime fraction des emplois nécessaires — alors même que ce sont elles qui produisent les emplois durables, les mieux protégés et les plus productifs.

Ces données révèlent une réalité souvent mal comprise : le défi du développement africain n’est pas seulement un problème de financement.

Une grande partie de la richesse du continent reste invisible pour les systèmes financiers : terres sans titres fonciers, entreprises sans états financiers, activités informelles. Comme l’a montré l’économiste Hernando de Soto, ces actifs constituent un « capital mort » : des ressources réelles qui ne peuvent être mobilisées faute d’institutions capables de les rendre visibles et crédibles.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement d’investir davantage, mais de construire les institutions capables de transformer cette richesse invisible en capital économique opératoire.

Cette vulnérabilité structurelle éclate à chaque crise. Chocs pétroliers, hausse des engrais, perturbations logistiques : les économies africaines subissent des effets amplifiés en raison de leur dépendance et de la faiblesse de leurs bases productives formelles.

Le problème n’est donc pas seulement l’exposition aux chocs extérieurs. Il est la capacité interne des économies à les absorber, les transformer et les amortir — autrement dit, à disposer d’institutions capables de rendre leur propre richesse visible et productive.

Au fond, la crise actuelle du multilatéralisme n’est pas seulement une crise de pouvoir entre États. Elle est aussi une crise du développement et de la capacité des institutions à rendre visibles et transformables les ressources des sociétés.

Dans de nombreuses régions du monde, notamment dans le Sud global, l’ordre international et les valeurs qu’il prétend incarner sont désormais perçus à travers le prisme d’une histoire marquée par les asymétries de pouvoir et les interventions extérieures.

Cette perception alimente un sentiment croissant de défiance à l’égard de l’ordre international et de ceux qui l’ont historiquement porté.

Mais cette défiance ne relève pas seulement d’un héritage historique. Elle s’enracine également dans les limites d’un modèle de développement largement porté par les institutions internationales, dont les résultats, malgré plusieurs décennies d’interventions, restent insuffisants pour transformer durablement les économies du Sud — en particulier en Afrique.

Dans ce contexte, la défense des principes démocratiques ne peut plus reposer uniquement sur des proclamations normatives.

Pendant plusieurs décennies, la « bonne gouvernance » a été érigée en horizon des politiques de développement. Mais cette approche, centrée sur les normes, les procédures et les réformes institutionnelles formelles, a souvent produit une illusion de transformation — des institutions conformes dans leur forme, mais insuffisamment opérantes dans leurs effets.

Ce dont les économies ont besoin aujourd’hui, ce n’est pas seulement de « bonne gouvernance », mais de gouvernance performative : une gouvernance capable de produire des résultats tangibles, en rendant visibles, mesurables et transformables les ressources réelles des sociétés.

La désignation du prochain Secrétaire général des Nations unies intervient donc à un moment charnière.

C’est dans ces moments de désordre que le rôle du Secrétaire général devient déterminant. L’émergence de dirigeants issus du Sud global dans les grandes institutions internationales mérite d’être examinée avec attention.

Comme toute candidature à une fonction de cette importance, celles-ci font naturellement l’objet de débats, y compris dans leurs pays d’origine. Mais au-delà de ces controverses, la question essentielle reste celle de la place du Sud global dans la gouvernance mondiale.

Durant plus d’une décennie à la tête du Sénégal, Macky Sall a exercé le pouvoir dans l’une des régions les plus instables du monde, dans un contexte marqué par des chocs sécuritaires, économiques et sanitaires majeurs. Il l’a fait à la tête d’un pays souvent présenté comme une « exception démocratique » en Afrique de l’Ouest.

La présidentielle de 2024, organisée après une période de fortes tensions politiques et validée par le Conseil constitutionnel, a conduit à une troisième alternance par les urnes — une trajectoire institutionnelle rare sur le continent, qui illustre le rôle déterminant des institutions dans la stabilité démocratique.

Son action s’est inscrite dans une stratégie de transformation économique visant à renforcer les bases productives, les infrastructures et le secteur privé, avec une conviction centrale : le développement repose aussi sur la capacité des institutions à rendre visibles et opératoires les richesses des sociétés.

Cette approche ne s’est pas limitée à des orientations macroéconomiques. Elle s’est également traduite par la mise en place d’instruments structurants visant à renforcer la souveraineté économique, organiser le financement de l’investissement et accompagner la transformation du tissu productif.

Au-delà des dispositifs eux-mêmes, c’est cette capacité à concevoir et à déployer des outils concrets de transformation — articulant investissement stratégique, partage du risque et accompagnement des entreprises — qui apparaît déterminante.

Elle illustre une forme de gouvernance ancrée dans l’exécution, où les politiques publiques ne se réduisent pas à des cadres normatifs, mais deviennent des instruments effectifs de transformation économique.

Dans un contexte international marqué par une crise de crédibilité des institutions, cette capacité d’action constitue un élément central : elle conditionne la possibilité même de relier ambition politique et résultats tangibles.

Sur le plan continental et international, cette approche s’est traduite par un engagement en faveur d’une meilleure intégration de l’Afrique dans la gouvernance mondiale. La présidence de l’Union africaine en 2022 a notamment permis de porter au plus haut niveau international la question de l’accès des économies africaines aux ressources financières globales.

Invité aux sommets du G7 et associé aux travaux du G20, il a plaidé pour une réallocation des droits de tirage spéciaux et pour une meilleure prise en compte des réalités africaines dans les mécanismes financiers internationaux. Cette dynamique a contribué à une avancée majeure : l’intégration de l’Union africaine comme membre permanent du G20 en 2023.

Au-delà du cas sénégalais, cette action s’inscrit dans une dynamique plus large visant à repositionner l’Afrique dans les équilibres internationaux, en faisant progresser sa représentation dans les instances de gouvernance mondiale et en plaidant pour un accès plus équitable aux ressources financières globales.

Cette réflexion renvoie à une question centrale pour le développement du continent : la perception du risque africain dans les marchés financiers internationaux.

Ce défi ne tient pas seulement à l’absence d’institutions de notation, mais à la capacité des économies à produire une information fiable, mesurable et comparable — autrement dit, à construire une véritable ingénierie de la visibilité du risque.

Tant que ces richesses resteront invisibles, elles continueront d’alimenter une perception de risque excessive et un coût du capital élevé.

Dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, la voix du Sud global occupe désormais une place croissante. Mais cette évolution ne produira ses effets que si les institutions internationales parviennent à reconnecter stabilité politique et transformation économique.

Si le multilatéralisme doit se réinventer, il devra écouter davantage les régions où ses promesses restent inachevées. L’Afrique n’est plus seulement un espace de défis : elle est un laboratoire où se construisent les institutions capables de transformer des ressources invisibles en prospérité tangible.

Dans un monde de chocs répétés, la véritable souveraineté ne réside plus seulement dans la capacité à résister aux crises, mais dans celle à rendre visibles et opératoires ses propres richesses.

Cela suppose de dépasser les approches classiques de la « bonne gouvernance » pour construire une gouvernance performative — une gouvernance capable de transformer concrètement les ressources des sociétés en prospérité, et les institutions en instruments effectifs de développement.

À cette condition, le multilatéralisme pourra retrouver sa crédibilité : non plus comme un cadre normatif, mais comme un levier réel de transformation économique et sociale.

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