Face à la sophistication croissante de la criminalité financière et à l’essor fulgurant de la finance digitale, l’Afrique de l’Ouest engage une mutation historique de ses systèmes de surveillance. C’est le principal enseignement de l’édition 2026 du Sommet ouest-africain sur la conformité, qui s’est ouvert hier à Saly (Mbour). Organisée par le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (Giaba), cette rencontre de quatre jours réunit régulateurs, superviseurs et experts. Son ambition est de briser les silos traditionnels pour intégrer la gouvernance, la gestion des risques et la lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et de la prolifération (Lbc/Ft/Fp) grâce aux nouvelles technologies.
Cette rencontre coïncide avec le lancement officiel, en cette année 2026, du troisième cycle des évaluations mutuelles du Giaba. Ce nouveau cadre, caractérisé par des cycles plus courts (six à sept ans contre neuf auparavant), mettra désormais l’accent sur l’efficacité mesurable des dispositifs nationaux, plaçant le secteur privé et les autorités de contrôle en première ligne.

L’Ia : une arme à double tranchant
L’avènement de l’Intelligence artificielle (Ia) et de l’apprentissage automatique (machine learning) redéfinit les règles du jeu. Si le numérique offre des outils de détection inédits, il arme également les réseaux criminels. Mme Vânia Alexandra Coronel da Rosa, présidente du Forum des responsables de la conformité des Etats membres du Giaba (Focemg), a mis en garde l’auditoire dès l’ouverture des travaux : «La technologie continuera d’évoluer plus rapidement que nous ne parvenons à adapter nos lois, nos réglementations et nos pratiques. Si les avancées technologiques ont créé des opportunités d’amélioration du système, elles ont également doté les criminels d’instruments nouveaux et plus sophistiqués, qui favorisent la rapidité et l’anonymat.»
Pour la présidente de ce forum fondé en 2018, la fonction de conformité doit s’ancrer dans des structures transparentes. Elle doit cesser d’être perçue comme une simple chambre d’enregistrement pour devenir un acteur hautement stratégique de la prise de décision. Le constat partagé par les hauts responsables est sans appel : les structures fragmentées, où la technologie, le risque et la conformité opèrent séparément, sont désormais obsolètes. Représentant le Dr Ola­yemi Michael Cardoso, Gou­verneur de la Banque centrale du Nigeria, la délégation nigériane a insisté sur cette interconnexion des vulnérabilités, soulignant qu’une faille de données devient instantanément un problème déontologique ou de conformité. Aujourd’hui, le problème majeur réside rarement dans l’absence d’information, mais plutôt dans le man­que d’intégration de celle-ci.

Trois piliers pour la riposte régionale
Pour sa part, Mme Khadidjatou Fayez Fall Diop, Secrétaire générale de la Centif du Sénégal -représentant le Président empêché, M. Cheikh Mouhamadou Bamba Siby-, a rappelé que la conformité représente désormais un avantage concurrentiel majeur pour attirer les investisseurs. Elle a tracé les contours de la riposte régionale à travers trois piliers : l’intégration stratégique, le catalyseur technologique (RegTech, Ia) et l’agilité humaine.
«Face à des criminels financiers toujours plus sophistiqués, la technologie ne remplacera jamais l’esprit critique. Nos équipes doivent être formées, accompagnées et valorisées pour maîtriser ces nouveaux outils et incarner cette culture de conformité au quotidien», a martelé Mme Khadidjatou Fayez Fall Diop.
Au-delà des enjeux purement techniques, la robustesse des systèmes de conformité est le garant politique et économique de l’intégration sous-régionale. Son Excellence Mme Zelma Yollande Nobre Fassinou, Représentante-résidente du président de la Commission de la Cedeao au Sénégal, a porté le message de l’institution communautaire : «La libre circulation des personnes et des capitaux, qui est l’un des piliers fondateurs de notre communauté, ne peut être pleinement préservée que si nous disposons de systèmes de conformité solides, cohérents et interopérables. L’harmonisation des dispositifs de lutte à travers les quinze Etats membres demeure l’une de nos priorités stratégiques.»
Mme Nobre Fassinou a ainsi exhorté les participants à faire de la conformité «non pas une contrainte subie, mais un levier stratégique de création de valeur et de protection de la réputation».

Evaluations du Giaba : un appel à l’action pour corriger les lacunes
Le Directeur général du Giaba, M. Edwin W. Harris Jr., a profité de cette tribune pour dresser un bilan lucide des cycles précédents. Les rapports d’évaluation mutuelle ont mis en lumière plusieurs «lacunes stratégiques» persistantes au sein des institutions financières de la région : une compréhension inadéquate des risques, des faiblesses dans le devoir de vigilance à l’égard de la clientèle, ainsi que des insuffisances manifestes dans la déclaration des opérations suspectes. M. Harris Jr. a insisté sur les exigences accrues du troisième cycle qui débute cette année : «Ces évaluations mettront davantage l’accent sur l’efficacité, dans le but de s’assurer que les pays n’adoptent pas seulement des lois, des règlements et des politiques de Lbc/Ft, mais les mettent également en œuvre de manière significative et mesurable. Le secteur financier et les entreprises et professions non financières désignées (Epnfd) seront évalués séparément, afin de fournir une image plus claire et plus précise.»
Le Directeur général a conclu en félicitant chaleureusement le gouvernement du Sénégal pour les progrès décisifs ayant conduit à sa sortie de la liste grise du Gafi. Il a également salué la transmission ponctuelle de ses documents dans le cadre de son évaluation mutuelle en cours depuis janvier 2026 dont la visite sur site des experts est attendue pour août 2026. Les travaux de ce laboratoire d’idées se poursuivent à Saly, avec pour ambition finale d’aligner les pratiques ouest-africaines sur les standards internationaux les plus rigoureux du Gafi.

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