Le projet du RN d’interdire le voile dans l’espace public suscite de fortes réserves. Gouvernement, policiers et opposants dénoncent tour à tour les risques constitutionnels, les difficultés d’application et la stigmatisation des femmes musulmanes
Le projet du Rassemblement national d’interdire le port du voile dans l’espace public et de sanctionner les contrevenantes par une amende suscite de nombreuses réserves. Le gouvernement met en doute sa constitutionnalité et son applicabilité, tandis que Danièle Obono dénonce une stigmatisation des femmes musulmanes et qu’un représentant de la police alerte sur les difficultés concrètes de mise en œuvre.
La proposition du Rassemblement national d’interdire le port du voile islamique dans l’espace public continue de provoquer des réactions politiques et institutionnelles. Alors que Jean-Philippe Tanguy a assuré dimanche que le principe d’une interdiction assortie d’une « amende » avait été tranché au sein du RN, le gouvernement comme plusieurs intervenants interrogent la constitutionnalité et surtout la faisabilité d’une telle mesure.
Interrogée lundi à l’issue du Conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement Maud Brégeon a rappelé que « la position du gouvernement, elle est connue ».
Elle a surtout exprimé « des réserves évidentes tant sur la constitutionnalité que l’applicabilité d’une telle mesure ».
Maud Brégeon a également contesté le fait de cibler exclusivement le voile musulman. « Si la question devait être reposée, elle devrait se poser pour l’ensemble des signes religieux visibles dans l’espace public, pas uniquement pour le voile », a-t-elle estimé.
Cette position intervient alors que le RN défend une interdiction qui, selon Jean-Philippe Tanguy, serait accompagnée d’une amende pour les femmes portant malgré tout le voile dans l’espace public.
Le président du RN Jordan Bardella a toutefois affirmé lundi ne pas vouloir « faire la police du vêtement ». Il a appelé à un « débat de société » sur la question du voile et de l’immigration, estimant que les Français pourraient décider d’une telle mesure par référendum.
Danièle Obono : « Vous prétendez libérer les femmes musulmanes en les stigmatisant »
Sur BFMTV, la députée Danièle Obono s’est vivement opposée à l’idée de sanctionner les femmes portant le voile.
« Quelles que soient les raisons pour lesquelles une femme décide de s’habiller d’une certaine manière et de vêtir un voile, est-ce une raison pour la stigmatiser ? Est-ce une raison pour la sanctionner ? », a-t-elle demandé.
Elle a défendu le principe de liberté individuelle et de liberté de conscience dans une République laïque.
« On est dans une République où, excusez-moi, les femmes se libèrent toutes seules, elles n’ont pas besoin qu’on vienne leur tirer ce qu’elles portent sur la tête », a-t-elle déclaré.
Pour Danièle Obono, une politique de sanction ne permettrait donc pas de « libérer » les femmes concernées. Elle a également dénoncé les agressions dont certaines femmes voilées peuvent être victimes dans la rue.
La députée a ensuite insisté sur la conception française de la laïcité : « C’est anti-laïque, parce que je vous rappelle, on est dans une République laïque qui défend la liberté de conscience, qui défend la liberté de croire ou de quoi que ce soit. »
« Pour moi, je ne suis pas musulmane, M. Kotarac. Et je respecte du coup les raisons pour lesquelles les femmes font le choix, font le choix de se vêtir d’une certaine manière ou d’autre », a-t-elle ajouté.
Les policiers alertent sur une mesure difficile à appliquer
Au-delà de la controverse politique, la question de l’application concrète de l’interdiction constitue l’un des principaux arguments avancés par ses détracteurs.
Rudy Manna, porte-parole du syndicat UNSA Police, a comparé la proposition à l’utilisation de l’amende forfaitaire délictuelle dans d’autres domaines.
« Si déjà le système des amendes a fonctionné, on a tenté l’amende forfaitaire délictuelle, elle est toujours en cours pour les consommateurs de stupéfiants, je ne crois pas qu’il y a moins de consommateurs de stupéfiants en France », a-t-il expliqué.
Il a ensuite décrit les difficultés auxquelles les policiers seraient confrontés lors d’une verbalisation pour port du voile.
« Ça veut dire qu’il va falloir que cette personne donne son identité », a-t-il déclaré. En cas de refus, la personne pourrait devoir être conduite au commissariat, ce qui mobiliserait plusieurs agents pendant une période importante.
« Ça veut dire que ça va durer deux ou trois heures. Pour mettre une amende à 35 euros, on a à peu près 10 % de chance qu’elle soit payée », a poursuivi Rudy Manna.
Le représentant syndical redoute également les tensions pouvant entourer ces contrôles.
« Et je ne vous parle pas, si c’est dans un endroit un petit peu compliqué, des émeutes que cela peut créer », a-t-il prévenu.
Il estime que les forces de l’ordre ont déjà d’autres priorités. « Franchement, je crois que quand on est flic, on a bien d’autres choses à faire que ce genre de contraventions. Il y a bien d’autres soucis en France. Attaquons-nous d’abord aux vrais problèmes de la sécurité et de l’insécurité en France. »
Le cas différent du voile intégral
Le débat a également porté sur le voile intégral, qui fait déjà l’objet d’une interdiction dans l’espace public.
Rudy Manna souligne que sa situation est différente puisque le visage de la personne n’est pas visible.
« Vous ne voyez pas le visage de la personne. Et vous savez très bien qu’on est dans un pays où il peut y avoir des attentats. Et là, à ce moment-là, ça devient un danger d’ordre public », a-t-il expliqué.
Mais même dans ce cadre, les interventions peuvent être difficiles.
« Quand vous arrivez à deux ou trois policiers, vous avez beaucoup de gens qui viennent autour. Vous avez plein de personnes qui se mettent au milieu en disant : “mais vous n’avez pas autre chose à faire que verbaliser quelqu’un qui a un voile intégral” », a-t-il raconté.
Selon lui, « c’est déjà très compliqué dans l’application » et relativement peu d’amendes sont émises.
Il estime donc qu’une extension de l’interdiction au voile laissant le visage découvert serait encore plus difficile à faire respecter.
Laurent Neumann met en avant la question constitutionnelle
L’éditorialiste Laurent Neumann a également estimé qu’une simple modification de la loi ne suffirait pas nécessairement à instaurer une telle interdiction.
Selon lui, le cadre constitutionnel actuel constitue un obstacle majeur.
Il a rappelé que « la laïcité, ce n’est pas un principe contre les religions, c’est au contraire ce qui permet à chacun d’entre nous d’exercer librement, tranquillement sa religion », y compris « ceux qui ne pensent pas, ceux qui ne croient pas à quelque dieu que ce soit ».
Il a ainsi avancé qu’une telle réforme pourrait nécessiter une modification de la Constitution, notamment si elle devait remettre en cause les principes actuellement associés à la liberté de conscience et à la laïcité.
Laurent Neumann a également souligné le caractère inédit d’une telle mesure en Europe : « Cette règle-là n’existe nulle part, dans aucun pays européen. Donc ça ferait de la France un pays unique dans l’Union Européenne. »
Il a toutefois rappelé qu’une promesse électorale pouvait avoir une portée politique indépendamment de sa mise en œuvre effective.
Un débat qui dépasse la seule question du voile
Le projet du RN place ainsi la question du voile au centre d’un débat plus large sur la laïcité, la liberté individuelle, l’ordre public et les limites de l’intervention de l’État dans l’espace public.
Pour le gouvernement, les principales interrogations portent sur la constitutionnalité et l’applicabilité de la mesure. Pour Danièle Obono, une telle interdiction constituerait une stigmatisation des femmes musulmanes contraire à la liberté de conscience. Du côté de la police, Rudy Manna insiste sur les difficultés opérationnelles et les risques de tensions qu’entraîneraient les verbalisations.
Le RN, de son côté, maintient que la question doit faire l’objet d’un débat politique et affirme vouloir soumettre cette mesure au choix des Français.
À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, le port du voile s’impose ainsi une nouvelle fois comme l’un des sujets les plus sensibles du débat français sur la laïcité et l’identité nationale.
