Depuis l’expulsion de leur peuple dans les années 1960-70, les Chagossiens attendent toujours de rentrer chez eux

Situé au cœur de l’océan Indien, l’archipel des Chagos reste, plus d’un demi-siècle après l’expulsion de sa population, au centre d’un contentieux qui mêle décolonisation inachevée, stratégie militaire et rivalités entre grandes puissances.

Colonisées par la France au XVIIIe siècle, les Chagos passent sous contrôle britannique en 1810, lors de la prise de l’île Maurice dont elles dépendent. Leur cession officielle au Royaume-Uni a lieu en 1814, avec le traité de Paris. En 1965, le Royaume-Uni détache l’archipel de Maurice. Entre 1968 et 1973, les habitants, les Chagossiens, sont expulsés pour laisser place à une base militaire américaine sur l’île de Diego Garcia.

Un accord de rétrocession de la souveraineté à Maurice, signé en mai 2025, est aujourd’hui bloqué sous la pression de Washington. Donald Trump ayant de nouveau qualifié le texte de « terrible » lors d’une rencontre avec le Premier ministre britannique Andy Burnham, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU.

Un archipel isolé, au centre de l’océan Indien

Selon la plateforme The Chagossian Voices, l’archipel des Chagos est constitué de sept atolls regroupant au moins 60 îles, à environ 500 kilomètres au sud des Maldives et à plus de 2 000 kilomètres au nord-est de Maurice. D’une superficie totale de 56 km², il est aujourd’hui administré par le Royaume-Uni sous le nom de British Indian Ocean Territory (BIOT).

Situé à l’extrémité sud de la dorsale sous-marine Chagos-Laccadive, l’ensemble comprend notamment les îles Salomon, Nelson, Peros Banhos, ainsi que les Trois Frères, Eagle, Egmont et Danger, Diego Garcia se trouvant au sud-est. Ces atolls de faible altitude entourent pour la plupart des lagons ; l’archipel abrite également le Great Chagos Bank, présenté comme le plus grand atoll du monde. Le territoire, l’un des 14 territoires britanniques d’outre-mer, est administré depuis Londres, et son accès est strictement soumis à autorisation préalable.

Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel, abrite une base militaire américaine depuis le début des années 1970. L’archipel ne compte aujourd’hui aucune population permanente.

Trois siècles de peuplement

Le premier groupe de colons est envoyé aux Chagos en 1776, avec une implantation initiale sur Diego Garcia ; à la fin du XVIIIe siècle, la population atteint environ 300 personnes. Entre 1773 et 1810, l’importance commerciale des Chagos dépasse même celle de l’île Rodrigues : 81 navires en provenance de l’île de France (aujourd’hui Maurice) y font escale sur la période, contre seulement 30 à Rodrigues.

Devenue officiellement britannique en 1814 à la suite du traité de Paris, la colonie voit les autorités britanniques y envoyer, dès 1828, des esclaves destinés à s’y établir durablement. Selon des recherches citées par OpenEdition, les traditions musicales et les danses des Chagossiens aujourd’hui exilés à Maurice et aux Seychelles puisent notamment leurs racines en Afrique de l’Ouest, une grande partie des premiers esclaves arrivés dans l’archipel étant originaire du Sénégal.

La population croît ensuite rapidement : 334 habitants en 1851, 789 selon le recensement de 1881. Au début du XXe siècle, elle se compose à environ 60 % de personnes d’origine africaine et malgache et à 40 % d’origine sud-indienne, notamment tamoule la majorité étant alors née dans l’archipel. Dans les années 1950, Sir Robert Scott, ancien gouverneur de Maurice, décrit les Chagos comme une « île de rêve », en écho au capitaine anglais James Horsburgh, qui y avait fait naufrage en 1786. Les principales îles habitées Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon comptaient ensemble 54 îles.

De la colonisation française au détachement de Maurice

Avant l’arrivée des Européens, l’archipel n’a pas de population permanente. Repéré en 1512 par le navigateur portugais Pedro de Mascarenhas, qui le baptise « Bassas de Chagas » (en référence aux « blessures du Christ »), il n’est pas colonisé par les Portugais. La France en prend possession au XVIIIe siècle, s’installant sur Peros Banhos dès 1744.

L’installation permanente débute véritablement en 1783-1784, lorsque le planteur Pierre Marie Le Normand, établi sur l’île de France, obtient une concession à Diego Garcia pour y développer une plantation de cocotiers, faisant venir des esclaves originaires de Madagascar et du Mozambique. D’autres colons français développent ensuite la production de coprah et d’huile de coco grâce au travail de populations réduites en esclavage.

En 1814, le traité de Paris transfère la souveraineté des Chagos au Royaume-Uni ; l’archipel est d’abord administré depuis les Seychelles, avant d’être rattaché à la colonie britannique de Maurice en 1903. L’abolition de l’esclavage dans l’Empire britannique, en 1834, ne met pas fin à l’exploitation des plantations : les anciens esclaves continuent à y travailler comme pêcheurs, fermiers ou ouvriers du coprah, rejoints progressivement par des travailleurs engagés venus d’Inde. Ce brassage entre descendants d’esclaves malgaches et mozambicains, travailleurs indiens et héritage colonial français fait naître une population enracinée : les Chagossiens, qui vivront dans l’archipel pendant près de deux siècles.

Le sort des Chagos bascule à la veille de l’indépendance de Maurice. En 1965, trois ans avant celle-ci, le Royaume-Uni détache l’archipel et crée le British Indian Ocean Territory, dans le cadre d’un accord avec les États-Unis prévoyant l’installation d’une base militaire à Diego Garcia.

Quand Maurice accède à l’indépendance, le 12 mars 1968, elle le fait donc sans les Chagos sans que la population chagossienne ait été consultée, et alors que les autorités mauriciennes contestaient déjà ce détachement.

Cette décision demeure aujourd’hui l’un des principaux fondements de la revendication mauricienne : dans un avis consultatif de 2019, la Cour internationale de justice a jugé que le processus de décolonisation de Maurice n’avait pas respecté le droit à l’autodétermination, et que le Royaume-Uni devait mettre fin « dans les plus brefs délais » à son administration de l’archipel.

L’expulsion des Chagossiens

Après la création du BIOT en 1965, les autorités britanniques déplacent progressivement les Chagossiens vers Maurice et les Seychelles, par petits groupes et dans des conditions parfois très dures, selon un récit publié sur OpenEdition. Le 30 septembre 1971, 146 Chagossiens arrivent aux Seychelles à bord du cargo Nordvaer un navire légalement autorisé à ne transporter que 12 passagers en cabine. Débarqués sur un quai à Mahé avec leurs seuls effets personnels, certains sont ensuite conduits dans une prison pour femmes, où ils restent neuf jours, enfermés et nourris de repas destinés aux détenus ; d’autres se retrouvent sans ressources, contraints de dormir sous des auvents de magasins.

Les transferts se poursuivent les années suivantes. En juin 1973, Raymonde Desir, originaire de Peros Banhos, accouche d’un garçon dans la cale du Nordvaer, sans assistance médicale. OpenEdition rapporte qu’au cours d’un autre voyage, le navire aurait transporté 208 Chagossiens dans sa cale.

L’exil laisse des traces durables : certains Chagossiens installés aux Seychelles se retrouvent sans certificat de naissance, ce qui complique leur accès à l’emploi, au mariage et à certains droits administratifs 916 registres d’état civil des Chagos, couvrant la période 1878-1971, ayant été transférés en Angleterre.

En 1996, des Chagossiens exilés aux Seychelles adressent une pétition au secrétaire général de l’ONU réclamant notamment une compensation financière pour la période de leur exil.

Un dossier porté devant la communauté internationale

L’année 2019 marque un tournant. Saisie par l’Assemblée générale de l’ONU, la Cour internationale de justice estime, le 25 février, que le détachement de l’archipel de Maurice n’était pas fondé sur l’expression libre et authentique du peuple mauricien, et que le maintien de l’administration britannique constitue un « fait illicite continu » au regard du droit international. Le 22 mai suivant, l’Assemblée générale adopte une résolution appelant Londres à mettre fin à son administration et à permettre la rétrocession de l’archipel à Maurice un texte adopté par 116 voix pour, 6 contre et 56 abstentions.

L’Union africaine s’est particulièrement mobilisée en faveur de Maurice, présentant le dossier comme relevant de la décolonisation et de l’autodétermination, un soutien renouvelé après l’accord de 2025. Les Maldives font figure d’exception régionale, s’étant opposées aux positions mauriciennes lors des votes de 2017 et 2019 au nom d’un différend maritime sur le plateau continental une question revenue au premier plan en 2026 après des déclarations maldiviennes contestées par des représentants chagossiens.

Bien que non contraignants au sens strict, l’avis de la CIJ et la résolution de l’Assemblée générale ont maintenu une forte pression diplomatique sur Londres, contribuant à l’ouverture des négociations qui ont abouti à l’accord de souveraineté signé en mai 2025.

L’accord de 2025 et son blocage

Signé le 22 mai 2025 entre le Royaume-Uni et Maurice, l’accord prévoit la restitution de la souveraineté de l’archipel à Maurice, tout en permettant à Londres de conserver l’usage de la base de Diego Garcia pendant 99 ans, moyennant le versement d’environ 101 millions de livres sterling par an à Maurice. Le processus est aujourd’hui à l’arrêt : après l’avoir d’abord soutenu, Donald Trump l’a critiqué, le qualifiant de « grande stupidité », et le transfert du territoire a été suspendu, tout comme les paiements prévus à Maurice.

Le ministre britannique de la Défense, Wes Streeting, a reconnu que l’accord « dans sa forme actuelle, ne peut pas aller de l’avant sans le soutien des États-Unis ».

Londres cherche désormais une formule susceptible de recueillir l’adhésion de Washington, tout en restant acceptable pour Maurice.

Une biodiversité exceptionnelle

L’archipel abrite un écosystème marin remarquable, avec plus de 300 espèces de coraux et environ 800 espèces de poissons, ainsi que des tortues, des requins, des crabes de cocotier et de nombreux oiseaux marins. Afin de le préserver, une vaste zone marine protégée de 640 000 km² supérieure à la superficie de la France, et présentée comme l’une des plus grandes aires marines protégées au monde a été créée en 2010, interdisant la pêche commerciale et les activités extractives.

Des organisations de conservation ont toutefois souligné que cette réserve avait aussi été critiquée, certains estimant qu’elle pouvait compliquer le retour des Chagossiens expulsés dans les années 1960 et 1970 ; des câbles diplomatiques américains divulgués ont d’ailleurs montré que les conséquences de la réserve sur un éventuel retour avaient été discutées en coulisses.

« On n’a aucun lien avec les Maldives » : le témoignage d’Olivier Bancoult

Figure du combat juridique des Chagossiens pour le droit au retour, natif de Peros Banhos, Olivier Bancoult a réagi aux positions maldiviennes dans un entretien accordé à Anadolu. Il y rappelle d’abord l’ancienneté de l’enracinement de son peuple : « On a environ cinq générations qui ont vécu sur les Chagos. Et on a vécu toujours très bien », dit-il, soulignant que les Chagossiens ont leur propre langue, « le même créole que les Mauriciens, mais avec différents accents ».

Olivier Bancoult rejette fermement toute revendication maldivienne sur l’archipel : « On n’a jamais eu de contact avec les Maldives. » dit -il.

Pour rappel, Les Maldives, qui reconnaissaient jusqu’en 2023 la souveraineté de Maurice sur les Chagos, sont pourtant revenues sur cette position sous Mohamed Muizzu : en février 2026, celui-ci a rejeté la délimitation maritime fixée par le Tribunal international du droit de la mer et revendiqué, fait inédit, la souveraineté sur l’ensemble de l’archipel provoquant la rupture des relations diplomatiques avec Maurice.

Malé invoque la proximité géographique des Chagos et des liens historico-culturels antérieurs à la colonisation, mais la cause maldivienne reste fragile depuis le transfert officiel de souveraineté du Royaume-Uni à Maurice en 2025.

Sur l’intérêt stratégique de l’archipel, Bancoult évoque sa position, ses eaux « très poissonneuses » sur plus de 640 000 km² et ses plus de 3 500 hectares de cocotiers, avant de résumer l’enjeu des grandes puissances en une phrase : « Des grosses puissances ont décidé d’avoir une base militaire. »

Revenant sur l’histoire coloniale, il insiste sur le lien avec Maurice « l’archipel fait partie de Maurice » et invoque le principe de droit international selon lequel un territoire ne peut être démembré avant son indépendance, estimant que le détachement opéré par Londres en constitue une violation. Il décrit une décision imposée sans consultation : « La façon de déraciner ces peuples, c’était vraiment très osé », une méthode qu’il qualifie de « très honteuse ». Il raconte également avoir découvert, lors d’un recours contre l’ordonnance de 1971, des documents montrant que les autorités britanniques considéraient les habitants comme de simples travailleurs contractuels des « hommes du vendredi » et non comme une population installée : « On a vécu pendant 65 ans. Comment pouvons-nous être considérés comme des travailleurs contractuels ? Ça ne se fait pas. »

Il retrace son long combat judiciaire, mené jusque devant la Chambre des Lords, qu’il qualifie de « noble » et de « juste », affirmant n’avoir « jamais baissé les bras » : « On ne veut pas plus, on ne veut pas moins, mais ce qu’on veut, c’est que nos droits fondamentaux, en tant que peuple, notre dignité humaine soient respectés. »

Bancoult souligne aussi l’ampleur du soutien international obtenu au fil des décennies : le vote initial de l’Assemblée générale de l’ONU en faveur de la saisine de la CIJ (94 voix contre 15), puis la résolution de 2019 soutenue par 116 pays contre 6, ainsi que l’appui de l’Union africaine et d’organisations comme Amnesty International.

Sur la position de Donald Trump, il relativise le poids de Washington, qualifiant les Américains de simples « locataires » qui « ne peuvent pas prendre des décisions » : pour lui, la solution relève de Londres et de Port-Louis, qui ont signé un accord reconnaissant la souveraineté mauricienne et ouvrant la voie au retour des Chagossiens, avec réparation des droits qu’il juge indispensables dans tout accord territorial. Sur le bail de 99 ans accordé aux Américains à Diego Garcia, il se dit « d’accord », rappelant que la base emploie déjà des Philippins, des Singapouriens ou des Sri-Lankais : « Pourquoi pas les Chagossiens ? » Lui-même dit avoir postulé neuf fois pour y aller sans jamais être retenu, ce qu’il attribue à son lieu de naissance. Il voit dans l’accord une avancée réelle, l’ouverture de Peros Banhos aux Chagossiens n’étant pas acquise d’avance, et met en garde contre son rejet : « Il ne faut pas refuser. On prend ça et on continue au lieu d’avoir rien. »

Interrogé sur la possibilité concrète de reconstruire une vie aux Chagos, il répond par un principe : « Il n’y a personne sur ce monde qui ne veuille pas savoir d’où viennent ses racines. » Pour lui, il s’agit d’un droit fondamental « Personne ne peut vous l’empêcher » que le développement des infrastructures ne doit pas conditionner.

Un dossier aujourd’hui dans l’impasse

Signé en mai 2025 après plusieurs années de négociations, l’accord entre Londres et Port-Louis reste bloqué et continue de tendre les relations entre le Royaume-Uni et les États-Unis depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Après l’avoir d’abord soutenu, le président américain avait fait volte-face début 2026, le qualifiant de « grande stupidité » sur son réseau Truth Social ; le texte a ensuite été suspendu en avril.

Mardi 22 septembre, lors de leur première rencontre en personne, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, Trump a de nouveau qualifié l’accord de « terrible » devant Andy Burnham. Le lendemain, interrogé par la BBC, Wes Streeting a reconnu que l’accord ne pouvait, en l’état, avancer sans le soutien américain ; Londres entend reprendre les discussions pour trouver une formule susceptible de convaincre Washington.

Le Royaume-Uni a par ailleurs suspendu les paiements annuels prévus à Maurice, le temps de réexaminer l’accord, sans annoncer de calendrier pour la reprise des discussions. Cette absence d’échéance alimente les interrogations sur la priorité accordée au dossier par Londres : selon plusieurs analystes cités par la presse, le gouvernement britannique chercherait avant tout à éviter que le contentieux sur les Chagos ne complique davantage ses relations avec Washington, ou ne détourne l’attention d’autres dossiers diplomatiques jugés prioritaires au premier rang desquels l’Ukraine et la régulation de l’intelligence artificielle.

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