Imaginez une maison où l’eau ne coule plus. Deux plombiers sont sur place. Ils ont posé la tuyauterie ensemble, avec les mêmes outils et la même promesse : l’eau arrivera enfin chez tout le monde. Aujourd’hui, ils se disputent devant le robinet. Et la famille attend, le verre vide à la main.
Cette maison, c’est le Sénégal.
L’eau, c’est l’argent public. Le premier plombier, le président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye, fait monter l’eau dans les tuyaux : avec son gouvernement, il mobilise les ressources et propose où les envoyer. Le second, le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, tient le robinet : rien ne coule sans l’autorisation des députés. La conduite qu’ils partagent, c’est le projet politique qui les a portés ensemble au pouvoir. Et le peuple, c’est celui qui a soif.
La Loi de finances rectificative 2026 demandait une chose simple : ajuster le débit. Le robinet est resté fermé. La majorité Pastef a rejeté le texte sans qu’un véritable débat de fond ait eu lieu devant la Nation.
Fermer le robinet est un droit. Le justifier est un devoir.
Personne ne conteste aux députés leur prérogative. Le parlement n’est pas une chambre d’enregistrement ; autoriser la dépense publique est le cœur même de son mandat. Mais un plombier qui ferme la vanne doit au moins dire à la famille pourquoi. Une fuite ? Une pression trop forte ? De l’eau envoyée au mauvais endroit ? Le droit de fermer ne dispense pas d’expliquer.
Une prérogative juridique n’épuise jamais la responsabilité démocratique.
Or la maison n’est pas en bon état. Trésorerie tendue, dette préoccupante, entreprises à bout de souffle, jeunesse sans emploi, ménages étranglés par la vie chère. Dans ce contexte, la LFR n’était pas une formalité. Selon le gouvernement, elle devait permettre des ajustements financiers, répondre à des urgences économiques et sociales et débloquer de nouveaux financements auprès des partenaires techniques et financiers.
Le tuyau du gouvernement fuitait-il ? Les chiffres étaient-ils sincères ? L’eau allait-elle aux bons endroits ? Les secteurs sociaux étaient-ils protégés ? Les choix respectaient-ils les promesses faites aux Sénégalais ?
Ces questions sont légitimes. Elles appelaient des réponses chiffrées, un examen contradictoire, un débat public. Au lieu de cela, le robinet a été fermé avant que les Sénégalais aient pu voir l’état des tuyaux.
Une même conduite, deux plombiers qui se tournent le dos
Le plus troublant, c’est que les deux plombiers ont posé la même conduite. Ils ont promis ensemble la rupture. Comment un projet commun peut-il produire, en si peu de temps, un tel bras de fer au sommet de l’État ?
Désaccord sincère sur les recettes, les dépenses et les priorités ? Ou nouvelle étape d’une rivalité politique qui s’invite désormais au cœur des institutions ?
La question doit être posée sans parti pris. Voir dans ce rejet une simple obstruction serait aussi réducteur que d’y voir, à lui seul, un acte de courage. Seul un débat transparent aurait permis aux Sénégalais de juger sur pièces et de savoir où se trouve l’intérêt national.
Nous avons tous deux siégé à l’Assemblée nationale. Nous sommes attachés à ses prérogatives. C’est précisément pour cela que nous le disons : le courage parlementaire ne se mesure pas au nombre de textes rejetés. Il se mesure à la qualité de l’examen, à la clarté des justifications et à la crédibilité des solutions proposées.
Rejeter est un droit. Débattre est une exigence. Proposer est une responsabilité.
Soyons précis : le rejet de la LFR ne coupe pas l’eau d’un coup. L’État ne s’arrête pas, les dépenses publiques continuent. Mais le débit baisse, l’incertitude s’installe, les ajustements attendent et les financements extérieurs deviennent plus difficiles à mobiliser. Goutte après goutte, ce sont les urgences sociales qui paient l’addition.
Que chacun reprenne ses outils
Au gouvernement de présenter des chiffres sincères, d’expliquer ses arbitrages et de réparer ce qui doit l’être. À l’Assemblée d’exercer son contrôle avec rigueur, mais aussi de motiver ses refus et, quand elle ferme le robinet, de dire à quel débit elle l’ouvrirait. Aux deux présidents, enfin, de veiller à ce que leurs divergences ne laissent pas le pays à sec.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre des plombiers. Il a besoin d’un réseau qui fonctionne.
Si le tuyau fuit, qu’on le répare. Si le robinet doit réguler, qu’il le fasse en pleine lumière. Mais que personne ne confonde la clé du robinet avec la propriété de l’eau.
Ces deux hommes n’ont pas à être d’accord sur tout. Leurs fonctions sont distinctes ; elles sont aussi complémentaires. Leur devoir est de faire fonctionner les institutions, chacun dans son rôle, au service de la Nation.
Car dans une République, l’eau n’appartient ni au tuyau, ni au robinet, encore moins aux plombiers. Elle appartient au peuple. Quand il a soif, la question n’est pas de savoir qui tient la clé, mais quand l’eau arrivera. Un projet politique peut diviser ses dirigeants. Il ne doit jamais assoiffer ceux qui l’ont porté.
