Une saisie effectuée par la police à Khar Yalla, à Dakar, a mis en lumière l’apparition d’une substance particulièrement dangereuse : le carfentanil. Cet opioïde de synthèse, connu pour sa puissance extrême et sa toxicité mortelle, a été identifié pour la première fois sur le territoire sénégalais, suscitant l’inquiétude des spécialistes de la santé et des autorités sécuritaires.

Le 26 février dernier, les forces de l’ordre ont interpellé un individu circulant à moto dans ce quartier de la capitale. Lors de la fouille, seize comprimés suspects ont été découverts en sa possession. Les analyses réalisées par le Laboratoire national d’analyse des drogues ont confirmé qu’il s’agissait bien de Carfentanil, une molécule redoutée dans le monde des stupéfiants.

Derrière ce nom encore peu connu du grand public se cache pourtant l’un des opioïdes les plus puissants jamais conçus. Interrogé par L’OBS et cité par Pulse, le professeur Amadou Diouf, toxicologue, souligne la gravité de la situation. «À l’origine, cette molécule n’a pas été conçue pour l’être humain», rappelle-t-il.

Une substance conçue pour anesthésier les grands animaux

Le carfentanil a été commercialisé pour la première fois en 1974 sous le nom de marque «Wildnil». À l’époque, il a été développé pour un usage vétérinaire très spécifique : la sédation de grands animaux sauvages, notamment les éléphants et les rhinocéros.

Sa puissance est telle qu’une quantité de 10 mg suffit à tuer un éléphant africain adulte. Cet opioïde synthétique est considéré comme jusqu’à 10 000 fois plus puissant que la morphine. Une dose capable d’endormir un animal de plusieurs tonnes peut donc être immédiatement fatale pour un être humain.

Même en quantité infime, cette substance représente un danger extrême. Sa toxicité peut provoquer une dépression respiratoire sévère, une perte de conscience rapide et, dans certains cas, un arrêt respiratoire pouvant entraîner la mort en quelques minutes.

Hypotension sévère, convulsions et coma profond

Le Dr Mor Fall, pharmacien chef de service à l’hôpital Le Dantec et enseignant-chercheur en pharmacologie, explique que le Carfentanil agit directement sur le système nerveux central. Selon lui, la substance se fixe sur les récepteurs opioïdes µ (mu) du cerveau et de la moelle épinière, bloquant ainsi la transmission des signaux de la douleur.

Mais cette action peut rapidement devenir dangereuse pour l’organisme. Lorsqu’il est consommé, ce stupéfiant de synthèse peut provoquer des symptômes graves : myosis serré (pupilles très contractées), hypotension sévère, hypothermie, œdème aigu du poumon, convulsions et coma profond.

La puissance exceptionnelle du produit entraîne une stimulation massive des récepteurs opioïdes et un ralentissement important de l’activité du système nerveux central. Dans les cas les plus critiques, le centre de contrôle de la respiration peut être paralysé. La respiration devient alors lente et irrégulière, pouvant s’arrêter totalement en quelques minutes.

Le spécialiste souligne également que la marge entre l’exposition et la dose létale est extrêmement faible, rendant toute intoxication particulièrement difficile à traiter en urgence. Contrairement au fentanyl, utilisé en médecine humaine pour soulager certaines douleurs sévères, le Carfentanil ne possède aucune indication thérapeutique chez l’homme. « Son rapport bénéfice et risque est extrêmement défavorable : le cerveau peut cesser de commander la respiration, et même une quantité infime peut provoquer des conséquences dramatiques», avertit le Dr Mor Fall.

Un signal d’alerte pour le Sénégal

Si cette drogue reste encore rare au Sénégal, elle est déjà tristement célèbre dans d’autres régions du monde. Aux États-Unis notamment, les décès liés au carfentanil ont fortement augmenté ces dernières années. Entre 2023 et 2024, ils ont bondi de 720 %, faisant de cette molécule l’un des symboles de la crise des opioïdes qui a causé des centaines de milliers de morts.

Pour les spécialistes, la saisie réalisée à Khar Yalla pourrait constituer un signal d’alerte majeur. Même si cet épisode reste pour l’instant isolé, il souligne les risques liés à la circulation des opioïdes de synthèse ultra-puissants.

Face à cette menace, les experts appellent à renforcer les capacités de détection et de réponse sanitaire. Comme le souligne le Dr Mor Fall : «Les pays qui ont sous-estimé la circulation des opioïdes ultra-puissants ont connu des crises sanitaires graves. Pour le Sénégal, cela implique un renforcement des capacités analytiques des laboratoires, la formation des urgentistes et réanimateurs, la sensibilisation des forces de sécurité et une coopération régionale en Afrique de l’Ouest».


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