Depuis plusieurs années, les chercheurs, ingénieurs, techniciens et personnels de soutien de ces institutions vivent dans des conditions de précarité scientifique qui compromettent dangereusement l’avenir de la recherche agricole et agroalimentaire

Au moment où le Sénégal érige la souveraineté alimentaire au rang de priorité nationale, les difficultés budgétaires chroniques que traversent l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA) et l’Institut de Technologie Alimentaire (ITA) apparaissent comme une contradiction majeure, voire une incohérence stratégique. Car il ne peut y avoir de souveraineté agricole sans souveraineté scientifique. Et il ne peut exister de souveraineté scientifique sans institutions de recherche solides, financées, valorisées et protégées rapporte le témoin.

Depuis plusieurs années, les chercheurs, ingénieurs, techniciens et personnels de soutien de ces institutions vivent dans des conditions de précarité scientifique qui compromettent dangereusement l’avenir de la recherche agricole et agroalimentaire au Sénégal. Pourtant, par sens élevé du devoir républicain et par dignité professionnelle, nombre d’entre eux ont longtemps choisi le silence, préférant préserver l’image des institutions plutôt que d’exposer publiquement les carences structurelles qui les minent. Mais lorsque les laboratoires s’essoufflent, que les équipements deviennent obsolètes, que les pro‐ jets de recherche stagnent faute de moyens, et que les centres expérimentaux peinent à remplir leurs missions, le silence cesse d’être une vertu : il devient une menace pour l’avenir national.

La crise actuelle ne saurait donc être réduite à une simple revendication syndicale ou salariale. Elle constitue le symptôme d’un malaise beaucoup plus profond : celui d’un État qui pro‐ clame son ambition agricole sans accorder à la recherche les moyens correspondant à cette ambition. Or, dans toutes les grandes nations agricoles, la puissance productive repose d’abord sur la puissance scientifique. Les États qui dominent aujourd’hui les marchés agricoles mondiaux sont ceux qui ont investi massive‐ ment dans la recherche agronomique, l’innovation semencière, la maîtrise des sols, l’irrigation intelligente, la transformation agroalimentaire et la valorisation des chaînes de valeur locales.

Le Sénégal ne pourra durablement relever les défis de l’insécurité alimentaire, des changements climatiques, de la dégradation des terres, de la faiblesse des rendements agricoles et de la dépendance alimentaire extérieure sans des instituts de recherche performants et financière‐ ment sécurisés. L’ISRA et l’ITA ne sont pas de simples structures administratives. Ils représentent la mémoire scientifique du monde rural sénégalais, les laboratoires d’anticipation de notre avenir agricole et les instruments stratégiques de notre indépendance alimentaire.

L’ISRA joue un rôle fondamental dans la sélection variétale, l’amélioration génétique, la santé animale, la gestion des ressources naturelles et l’adaptation de l’agriculture sénégalaise aux mutations climatiques. Quant à l’ITA, il constitue un maillon essentiel dans la transformation agroalimentaire, la conservation des produits locaux, le contrôle de qualité, l’innovation technologique et la promotion de la consommation nationale. Affaiblir ces deux institutions revient, en réalité, à désarmer scientifiquement le Sénégal face aux défis alimentaires du XXIe siècle.

La situation est d’autant plus préoccupante que la recherche sénégalaise devient progressivement dépendante des financements extérieurs. Certes, les partenariats techniques et financiers demeurent nécessaires dans un monde interdépendant où la coopération scientifique favorise les échanges de compétences et les transferts technologiques. Mais une nation sérieuse ne peut construire sa politique de recherche exclusivement sur des ressources exogènes soumises aux priorités, aux agendas et parfois aux conditionnalités des bailleurs internationaux.

La science nationale ne peut évoluer au gré des financements internationaux disponibles ni être contrainte d’aligner ses orientations stratégiques sur des préoccupations qui ne correspondent pas toujours aux besoins fondamentaux des populations sénégalaises. Une recherche dépendante produit rarement une souveraineté réelle. Car derrière la question budgétaire se pose également celle de l’autonomie scientifique, de la capacité du Sénégal à définir lui‐ même ses priorités agricoles, alimentaires et technologiques

Comment prétendre atteindre la souveraineté alimentaire lorsque les structures censées produire les solutions scientifiques nationales peinent elles‐mêmes à survivre ? Comment promouvoir l’autosuffisance en riz, la modernisation de l’agriculture, la transformation locale des produits agricoles ou encore la compétitivité agroalimentaire sans laboratoires performants, sans chercheurs motivés et sans investissements publics conséquents dans l’innovation ?

Le paradoxe est saisissant : jamais le discours politique sur l’agriculture n’a été aussi ambitieux, mais rarement les institutions scientifiques qui doivent porter cette ambition n’ont semblé aussi fragilisées. À terme, cette situation risque d’entraîner une fuite des cerveaux, une démotivation du personnel scientifique, un ralentissement de l’innovation et une perte progressive de l’expertise nationale au profit de centres étrangers mieux dotés.

Il devient donc urgent que l’État du Sénégal engage une réponse politique forte, courageuse et structurelle. Cette réponse ne doit pas se li‐ miter à des mesures conjoncturelles destinées à calmer momentanément les tensions sociales. Elle doit s’inscrire dans une vision stratégique de long terme faisant de la recherche agricole et agroalimentaire une priorité nationale au même titre que les infrastructures, l’énergie ou la sécurité.

Cela suppose notamment :

– une augmentation substantielle et durable des budgets alloués à la recherche agricole et agroalimentaire ; 
– la modernisation des laboratoires et des centres expérimentaux ; 
– la revalorisation du statut des chercheurs et du personnel technique ; 
– la mise en place d’un fonds national souverain dédié à la recherche et à l’innovation agricoles ; 
– le renforcement des partenariats entre la recherche, les universités, les producteurs et le secteur privé ; 
– l’intégration des résultats scientifiques dans les politiques publiques agricoles ; 
– ainsi qu’une gouvernance plus efficace et prospective des instituts de recherche.

Le Sénégal dispose de compétences scientifiques reconnues, d’hommes et de femmes capables de porter une véritable révolution agricole fondée sur le savoir, l’innovation et la valorisation des ressources locales. Mais ces compétences ne peuvent s’exprimer pleinement dans un environnement marqué par l’insuffisance des moyens, l’incertitude budgétaire et l’absence de visibilité stratégique.

L’heure n’est plus aux discours symboliques ni aux slogans de circonstance. Elle est à l’action politique décisive. Sauver l’ISRA et l’ITA, ce n’est pas seulement sauver deux institutions publiques ; c’est préserver l’avenir agricole du Sénégal, protéger sa souveraineté alimentaire et garantir aux générations futures la capacité de produire, transformer et consommer selon leurs propres choix stratégiques.

Un État qui néglige sa recherche agricole hypothèque son indépendance. En revanche, une nation qui investit dans la science investit dans sa liberté, sa sécurité alimentaire et sa dignité. 

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