Après deux matchs, deux défaites. Un revers sans appel face à la France (3-1), puis une seconde défaite contre la Norvège (3-2), malgré des séquences de jeu qui ont parfois laissé entrevoir le potentiel réel de cette équipe sénégalaise.
Les analyses sportives ne manqueront pas. Elles sont nécessaires. Elles pointeront les erreurs défensives, les choix tactiques contestables, les remplacements tardifs ou encore le manque d’efficacité dans les moments décisifs.
Mais elles risquent de passer à côté de l’essentiel.
Car le football n’est jamais seulement du football. Il constitue souvent un révélateur des dynamiques profondes qui traversent une société. Il met en scène, sous une forme condensée, nos valeurs, nos imaginaires, nos modes d’organisation, nos rapports à l’autorité, à la hiérarchie, au mérite et au changement.
Ayant eu le privilège d’assister en direct ici à New York aux deux rencontres contre la France et la Norvège, j’en suis ressorti avec la conviction que le véritable enjeu de cette Coupe du monde ne se situe peut-être pas là où beaucoup le cherchent. Le stade permet de percevoir des détails que la télévision ne montre pas toujours.
Parmi eux, une image m’a particulièrement marqué : lors d’une pause de rafraîchissement, le jeune prodige Ibrahima Mbaye se tenait seul, à plus d’une vingtaine de mètres du groupe, tandis que le reste de l’équipe était plutôt regroupé sur la ligne de touche.
Cette image ne constitue évidemment pas une preuve. Mais elle agit comme un symbole. Et les symboles, dans le sport comme dans la vie politique, révèlent parfois des réalités plus profondes que les statistiques.
Je ne prétends pas connaître les raisons de cet isolement momentané. Mais cette scène, observée au cœur même d’une équipe confrontée à la question de son renouvellement générationnel, m’est apparue comme une métaphore troublante des tensions qui traversent aujourd’hui notre football.
Elles nous parlent d’un pays confronté à une forme de régression intellectuelle, culturelle et politique qui s’inscrit elle-même dans un mouvement de régression beaucoup plus vaste à l’échelle mondiale.
Ce qui frappe d’abord dans cette équipe du Sénégal, c’est la persistance d’une logique de fonctionnement fondée sur l’ancienneté et le statut. La sélection semble organisée autour d’une hiérarchie relativement figée où le poids des cadres et des anciens apparaît souvent plus déterminant que la forme du moment ou les exigences spécifiques d’un match.
Or le football contemporain est devenu un sport d’intensité maximale. Il récompense la vitesse, la fraîcheur physique, la mobilité, l’engagement permanent et la capacité à répéter les efforts pendant quatre-vingt-dix minutes.
Face à la France comme face à la Norvège, de nombreux observateurs ont constaté que les jeunes entrants apportaient davantage d’énergie, de percussion et parfois même de lucidité que certains titulaires installés depuis longtemps.
Pourtant, ces jeunes demeurent souvent confinés à des rôles secondaires. Comme si la hiérarchie préexistante devait être respectée même lorsque les réalités du terrain démontrent ses limites.
Le problème n’est pas seulement sportif. Il est culturel. Il traduit une certaine manière de concevoir l’organisation collective où le statut l’emporte sur la compétence, où l’ancienneté l’emporte sur la performance, où le respect des positions acquises devient plus important que la recherche de l’efficacité.
Cette logique est profondément conservatrice. Elle est même, à certains égards, féodale.
Elle repose sur l’idée que chacun doit rester à sa place dans une hiérarchie préétablie plutôt que d’être évalué en permanence sur sa capacité à répondre aux défis du moment.
Cette réalité nous renvoie à une réflexion plus large que j’ai souvent développée à propos du fonctionnement de nos démocraties africaines. Depuis plusieurs années, je distingue la démocratie procédurale de la démocratie substantive.
La démocratie procédurale consiste à reproduire les formes extérieures de la démocratie. On organise des élections, on respecte les procédures, on maintient les apparences institutionnelles. Mais les mécanismes réels du pouvoir, eux, demeurent largement inchangés.
La démocratie substantive, au contraire, vise la transformation effective de la société. Elle s’intéresse moins aux apparences qu’aux résultats. Elle cherche à savoir si les institutions permettent réellement la promotion du mérite, l’égalité des chances, l’inclusion, la liberté et le progrès humain.
Or ce qui apparaît dans cette équipe nationale ressemble précisément à une forme de football formel. On affiche les symboles du renouvellement. On parle de jeunesse. On évoque la relève. Mais dans les faits, les structures de pouvoir demeurent largement inchangées.
Le statut continue de primer sur la performance. La hiérarchie continue de primer sur l’efficacité. La reproduction continue de primer sur le renouvellement. Cette contradiction ne concerne pas seulement le football.
Elle traverse aujourd’hui de nombreuses institutions sénégalaises. Elle traverse également une partie importante du débat politique africain contemporain.
Car la régression à laquelle nous assistons n’est pas uniquement sénégalaise. Elle est mondiale. Partout, les idées de progrès reculent. Partout, les forces conservatrices reprennent l’initiative.
Aux États-Unis comme en Europe, en Russie comme en Inde, en Turquie comme dans plusieurs pays africains, nous observons le retour de phénomènes que l’on croyait durablement affaiblis.
L’ultranationalisme se développe. Le religieux réinvestit des espaces qui relevaient auparavant du débat rationnel et démocratique. Les droits des femmes sont remis en question. Les minorités deviennent des boucs émissaires. La science est contestée. Les faits perdent de leur importance face aux émotions. La réalité des faits devient relative. Le mensonge devient un instrument banal de communication politique. L’autorité l’emporte progressivement sur la liberté.
Cette évolution constitue l’une des grandes tragédies intellectuelles de notre époque. Elle affecte également une partie du discours souverainiste africain.
Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas cette régression en elle-même. Toutes les sociétés connaissent des moments de doute. Le plus inquiétant est l’incapacité croissante d’une partie des élites intellectuelles, politiques, religieuses et médiatiques à la nommer clairement. Trop souvent, le conformisme l’emporte sur le courage intellectuel. Trop souvent, l’air du temps est confondu avec le sens de l’Histoire.
Soyons clairs : l’aspiration à davantage de souveraineté est parfaitement légitime. Elle est nécessaire. L’Afrique a besoin de souveraineté politique, économique, monétaire, culturelle et intellectuelle.
Mais il faut distinguer deux formes radicalement différentes de souverainisme.
Le souverainisme progressiste cherche à renforcer la capacité des peuples à maîtriser leur destin tout en approfondissant les libertés, les droits humains, l’égalité entre les femmes et les hommes, la connaissance scientifique, la justice sociale et la participation citoyenne.
Le souverainisme réactionnaire poursuit un objectif totalement différent. Il invoque la souveraineté pour justifier le recul des libertés. Il mobilise l’identité contre l’universalisme. Il instrumentalise la religion. Il célèbre l’autorité plutôt que l’émancipation. Il protège de fait les hiérarchies existantes. Il transforme parfois la nation en prétexte pour limiter les droits fondamentaux.
De Washington à Moscou, de Budapest à New Delhi, les mouvements nationalistes et réactionnaires invoquent eux aussi la souveraineté. Celle-ci ne constitue donc pas, en elle-même, un projet politique. Tout dépend de ce qu’elle cherche à protéger et de ce qu’elle cherche à construire.
Une société qui considère que la place des femmes doit être réduite n’est pas progressiste. Une société qui subordonne la citoyenneté à la religion n’est pas progressiste. Une société qui soutient la peine de mort n’est pas progressiste. Une société qui considère les droits humains comme secondaires n’est pas progressiste. Une société qui méprise la science n’est pas progressiste. Une société qui refuse le renouvellement générationnel n’est pas progressiste.
Et aucune invocation de la souveraineté ne peut changer cette réalité.
La question fondamentale est donc la suivante : voulons-nous une souveraineté de l’émancipation ou une souveraineté de la régression ? Cette interrogation permet également de mieux comprendre le phénomène migratoire.
Les jeunes Sénégalais ne quittent pas seulement leur pays pour des raisons économiques. Ils partent également parce qu’ils cherchent de l’oxygène.
Ils fuient parfois des sociétés où l’innovation est suspecte, où les hiérarchies sont figées, où l’obéissance est valorisée davantage que la créativité, où les anciens occupent durablement les espaces de décision sans toujours préparer leur succession. Ils recherchent des sociétés où le mérite a davantage de poids que le statut.
Le football sénégalais offre parfois une métaphore saisissante de cette réalité.
Des jeunes joueurs talentueux attendent sur le banc tandis que les besoins du terrain réclament leur entrée. Le message implicite est toujours le même : votre heure viendra plus tard. Mais l’histoire ne fonctionne pas ainsi.
Les sociétés qui avancent sont celles qui savent faire confiance à leurs nouvelles générations au moment où elles sont prêtes, non lorsqu’une hiérarchie vieillissante accepte enfin de leur céder une place.
Au fond, la double défaite du Sénégal à cette Coupe du monde n’est peut-être pas seulement une défaite sportive. Elle nous renvoie à une question beaucoup plus profonde.
Sommes-nous encore capables de construire une société fondée sur la compétence plutôt que sur le statut, sur la vérité plutôt que sur les récits, sur la science plutôt que sur les dogmes, sur l’émancipation plutôt que sur la soumission, sur le renouvellement plutôt que sur la reproduction ?
La réponse à cette question déterminera probablement davantage l’avenir du Sénégal que le résultat d’un match de football.
Car les nations qui progressent sont celles qui savent renouveler leurs élites, faire confiance à leur jeunesse et inscrire leur souveraineté dans un projet d’émancipation humaine. Toutes les autres finissent toujours par perdre, sur le terrain comme dans l’Histoire.
