Alors que les départs de pirogues vers les Canaries et l’Europe continuent de rythmer l’actualité sénégalaise, un vaste rapport de l’institut panafricain Afrobarometer confirme, chiffres à l’appui, l’ampleur de l’envie de partir qui traverse la société sénégalaise, tout en révélant un paradoxe : ce même pays figure parmi les rares du continent à vouloir protéger son économie plutôt que de s’ouvrir davantage au commerce extérieur.

Selon le rapport Beyond borders : Citizen perspectives on a shifting global order, publié le 6 août par Afrobarometer dans le cadre de sa série annuelle African Insights 2026 — une enquête menée en face-à-face auprès d’échantillons représentatifs dans 38 pays africains entre 2024 et 2025 —, 29 % des Sénégalais déclarent avoir « beaucoup » pensé à émigrer vers un autre pays, auxquels s’ajoutent 7 % qui y ont pensé « un peu » et 12 % « un tout petit peu ». Au total, près d’un Sénégalais sur deux a donc envisagé, à des degrés divers, de quitter le pays repris seneplus .

Cette proportion place le Sénégal nettement au-dessus de la moyenne continentale (25 % en moyenne disent y avoir « beaucoup » pensé) et confirme une tendance de fond : en 2016/2018, seuls 24 % des Sénégalais interrogés disaient y songer « beaucoup ». Le chiffre a donc progressé de cinq points en moins d’une décennie, dans un contexte que le rapport attribue, pour l’ensemble du continent, à la recherche d’un emploi (50 % des motivations citées) et à la fuite de la pauvreté (29 %).

L’Europe et l’Amérique du Nord, loin devant l’Afrique

Autre enseignement marquant : parmi les Sénégalais qui ont envisagé de partir, la destination régionale ou continentale n’est plus l’option privilégiée. Seuls 3 % d’entre eux disent vouloir rester dans la sous-région et 1 % ailleurs en Afrique, contre 41 % qui se tournent vers l’Amérique du Nord, 39 % vers l’Europe et 15 % vers d’autres régions du monde (Moyen-Orient, Asie, Amérique latine). Un basculement qui confirme, à l’échelle du pays, la tendance continentale observée par Afrobarometer : la part des candidats à l’émigration qui préfèrent rester sur le continent a reculé de 36 % à 26 % en Afrique depuis 2016/2018, au profit de destinations plus lointaines.

Le rapport souligne toutefois que la réalité de la mobilité transfrontalière reste largement contrariée. Seuls 19 % des Sénégalais jugent facile de franchir les frontières pour travailler ou commercer, contre 76 % qui la trouvent difficile, un chiffre proche de la moyenne ouest-africaine (73 % de réponses « difficile »). 

Sur le principe même de la libre circulation des personnes dans la sous-région, les Sénégalais restent divisés : 53 % y sont favorables, mais 46 % estiment que leur gouvernement devrait au contraire limiter les mouvements transfrontaliers pour protéger l’accès de leurs concitoyens à l’emploi.

Si les Sénégalais aspirent nombreux à partir, ils se montrent relativement accueillants envers ceux qui arrivent. Trois sur quatre (75 %) disent apprécier ou ne pas être gênés d’avoir des immigrés ou des travailleurs étrangers comme voisins, et deux sur trois (66 %) en diraient autant de réfugiés fuyant des violences politiques ; des scores supérieurs à la moyenne continentale (77 % et 68 % respectivement, le Sénégal se situant dans la moyenne haute). 

Mais cette tolérance de voisinage se nuance dès qu’il est question d’économie : seuls 45 % des Sénégalais jugent que la présence de travailleurs étrangers profite à l’économie du pays, et une minorité (38 % pour les travailleurs migrants, 36 % pour les réfugiés) souhaiterait que leur nombre reste stable ou augmente — la majorité préférant une réduction des flux entrants.

Le Sénégal, l’un des rares pays africains à préférer le protectionnisme

Le rapport livre un autre constat singulier. Alors que le soutien au libre-échange a bondi sur l’ensemble du continent — passant de 51 % en 2019/2021 à 62 % en 2024/2025 —, le Sénégal fait partie des trois seuls pays, avec la Mauritanie et la Gambie, où une majorité de la population (51 %) préfère toujours limiter les échanges commerciaux pour protéger les producteurs locaux, plutôt que de faciliter le commerce avec l’étranger (49 % de soutien au libre-échange, contre 65 % en moyenne en Afrique de l’Ouest).

Le pays affiche en revanche une nette préférence pour l’ouverture au commerce mondial plutôt que continental : 78 % des Sénégalais souhaitent que leur gouvernement développe ses échanges avec l’ensemble du monde, contre seulement 16 % qui privilégient le commerce intra-africain et 4 % la sous-région. Quant à la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), elle demeure largement méconnue : seuls 15 % des Sénégalais disent en avoir entendu parler, un chiffre proche de la moyenne ouest-africaine (13 %).

Pour les auteurs du rapport, ce faisceau de données dessine, pour un pays comme le Sénégal, une équation politique claire : une jeunesse en quête d’opportunités qu’elle ne trouve pas toujours chez elle, tournée vers des horizons de plus en plus lointains, mais dont l’aspiration au départ reste avant tout dictée par la nécessité économique plutôt que par le rejet du pays. Afrobarometer y voit un appel à l’action pour les gouvernements du continent : créer, chez eux, les opportunités économiques qui permettraient de transformer l’envie de partir en choix plutôt qu’en nécessité.

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