Honorable député,
Votre combat politique autour de la souveraineté, de l’identité nationale et de la place des Sénégalais dans leur propre économie mérite d’être replacé dans une perspective historique beaucoup plus large.
Avant l’arrivée des puissances européennes, l’espace ouest-africain n’était pas une juxtaposition de territoires correspondant aux Etats que nous connaissons aujourd’hui. Il était traversé par de puissants ensembles politiques, commerciaux et culturels.
Du Wagadou, appelé empire du Ghana, à l’empire du Mali de Soundiata Keïta, puis à l’empire songhaï, aux royaumes du Jolof, du Fouta-Toro, du Kaabu et aux différents Etats mandingues et peuls, les populations de l’actuel Sénégal, de la Guinée, du Mali et de la Mauritanie ont été reliées pendant des siècles par le commerce, les migrations, les langues, les alliances, les conflits et les échanges religieux.
Cette histoire précède de très loin la Conférence de Berlin.
Il faut donc éviter une lecture de l’Afrique précoloniale à travers les frontières actuelles. Le Sénégal moderne n’est pas l’héritier d’un territoire qui aurait toujours été isolé de ses voisins. Il est l’héritier d’une histoire ouest-africaine faite de circulations et de puissances successives. C’est ça le vrai repère de notre identité commune et non pas ce que les Européens nous ont imposé en traçant nos frontières à la règle et à l’équerre.
Mais cette histoire ne signifie pas non plus que les Etats contemporains doivent renoncer à leur capacité de définir leurs propres règles économiques.
C’est précisément sur ce terrain que votre combat devrait être posé.
Souveraineté économique ne signifie pas désigner un Peuple comme responsable de notre situation économique et sociale. Si la question est de savoir comment faire en sorte que les Sénégalais bénéficient davantage de leur propre économie, le débat mérite mieux qu’une opposition entre Sénégalais et Guinéens, Maliens, Mauritaniens ou autres ressortissants africains.
La véritable question est plutôt celle-ci : quelles règles le Sénégal doit-il établir afin que son commerce, son artisanat, ses marchés, ses terres, ses ressources, son administration centrale ou décentralisée et ses entreprises profitent davantage à sa population, tout en respectant les droits des étrangers qui vivent et travaillent légalement sur son territoire ?
L’Etat peut parfaitement réfléchir à des règles concernant les licences commerciales, la fiscalité, la propriété foncière et civile, l’accès à certains secteurs stratégiques, la concurrence, la formalisation des activités et la protection des petits entrepreneurs sénégalais.
Mais ces règles doivent être transparentes, légales et fondées sur des critères objectifs, plutôt que sur l’origine nationale d’une communauté.
Reprendre le contrôle sans fabriquer de nouveaux clivages ; oui.
Honorable député, si votre objectif est réellement de renforcer la souveraineté économique du Sénégal, alors le débat devrait porter sur les mécanismes qui permettent à un jeune Sénégalais de créer son entreprise, à un commerçant sénégalais d’accéder au financement, à un artisan de vivre correctement de son métier et à une entreprise nationale de concurrencer les capitaux étrangers. Pour cela, il faut veiller sur la gestion des deniers publics. Il y a trop de scandales économiques et financiers (Aser, Kosmos, Onas, Port autonome, Aneac…), on ne vous entend pas exiger la lumière sur ça.
Il faudrait également interroger la responsabilité de l’Etat lui-même : pourquoi certains secteurs sont-ils devenus difficiles d’accès pour les entrepreneurs locaux ? Pourquoi l’informel demeure-t-il aussi important ? Pourquoi le financement, la formation professionnelle, l’accès au foncier et aux marchés publics ne permettent-ils pas davantage aux Sénégalais de développer leurs activités ?
La souveraineté économique se construit par des institutions fortes, pas seulement par la désignation d’un groupe d’étrangers.
Notre histoire devrait précisément nous apprendre à nous méfier des simplifications.
Soundiata Keïta n’a pas construit le Mali historique en ignorant les réseaux qui reliaient le monde mandingue au reste de l’Afrique occidentale. Les grands empires de la région se sont développés grâce aux échanges, aux routes commerciales et à la circulation des hommes et des marchandises.
De même, le Sénégal contemporain doit pouvoir défendre ses intérêts nationaux sans transformer ses voisins historiques en ennemis.
Une exigence politique : un devoir. Nous pouvons donc vous demander, honorable député, de préciser votre conception de la souveraineté économique :
1-Quels secteurs doivent être prioritairement ouverts aux entrepreneurs sénégalais ?
2-Quelles conditions doivent être imposées aux opérateurs économiques étrangers ?
3-Comment lutter contre la concurrence déloyale et l’économie informelle ?
4-Comment garantir que les règles fiscales soient effectivement appliquées ?
5-Comment faciliter l’accès des Sénégalais au crédit et aux marchés ?
6-Comment protéger les secteurs stratégiques sans remettre en cause les principes d’égalité devant la loi ?
7-Comment faire en sorte que l’intégration ouest-africaine bénéficie réellement aux populations sénégalaises ?
Ce sont là des questions de souveraineté concrètes.
Le Sénégal peut défendre ses intérêts économiques. Il peut renforcer ses entreprises nationales. Il peut réglementer l’activité des étrangers. Il peut choisir les secteurs stratégiques qu’il souhaite protéger.
Mais il doit le faire avec des règles qui distinguent la politique économique de la désignation d’une communauté comme problème national.
Notre histoire commune avec la Guinée, le Mali, la Mauritanie et les autres peuples de l’Afrique de l’Ouest est plusieurs fois centenaire. Elle ne doit pas être effacée par les frontières héritées de la période coloniale, mais elle ne doit pas non plus servir à empêcher le Sénégal de définir démocratiquement sa propre politique économique qui repose sur la bonne gestion des finances et de nos ressources. La question n’est donc pas de savoir comment chasser une nationalité du commerce sénégalais. La question est de savoir comment faire du Sénégal un pays dans lequel les Sénégalais disposent des moyens économiques, juridiques et financiers de participer pleinement à la prospérité de leur propre pays.
C’est sur ce terrain que votre combat politique peut être discuté sérieusement. Un débat sur la souveraineté économique mérite des arguments, des chiffres et des politiques publiques ; pas des boucs émissaires. Veuillez agréer, honorable député, l’expression de ma considération républicaine.
GUEYE Malick
Précédemment Premier Secrétaire au Consulat général du Sénégal à Marseille
P.S: Ma lettre est inspirée par une vidéo de notre frère Adama Fall Adus que j’ai écoutée. Il vous soutient dans vos erreurs.
