Décréter qu’au titre de la campagne 2026, le taux d’orientation vers les séries scientifiques atteindra subitement 42% à l’aide de critères d’éligibilité abaissés ne relève pas, à lui seul, d’une politique éducative durable. C’est surtout un objectif administratif qui risque de masquer les difficultés réelles de notre système scolaire. La question essentielle n’est pas seulement combien d’élèves seront orientés vers les sciences, mais combien seront réellement préparés à y réussir.
Le Sénégal a besoin de davantage de scientifiques, d’ingénieurs, de techniciens et de professionnels des sciences. Sur ce point, le débat ne fait guère de doute. Notre économie, notre souveraineté technologique, notre agriculture, notre industrie, notre santé et notre capacité à maîtriser les technologies numériques dépendent de la qualité de notre formation scientifique. Mais une politique scientifique sérieuse ne peut pas commencer par un simple changement de pourcentage.
Il faut d’abord regarder la réalité des apprentissages. Un élève ne devient pas scientifique parce qu’un décret l’oriente vers une série scientifique. Il le devient lorsque l’école lui donne les bases solides en mathématiques, en sciences physiques, en sciences de la vie, en lecture et en raisonnement. L’orientation doit être la conséquence d’un parcours construit, et non un mécanisme administratif destiné à atteindre rapidement une cible.
Les chiffres du baccalauréat montrent d’ailleurs l’ampleur du déséquilibre. Pour le Baccalauréat général 2024, sur 156 077 candidats, 130 329 relevaient des séries littéraires, soit environ 83, 5%, contre 25 748 candidats dans les séries scientifiques, soit environ 16, 5%. Il y avait donc un peu plus de cinq candidats littéraires pour un candidat scientifique. Ces données montrent que le problème est profond et qu’il ne peut être corrigé par une simple décision d’orientation.
Les résultats de 2025 vont dans le même sens. Les statistiques publiées font apparaître 59 575 admis dans les séries littéraires contre 15 888 dans les séries Sciences et Techniques. Il serait cependant dangereux d’interpréter ces écarts uniquement comme un manque d’intérêt des élèves pour les sciences. Les choix d’orientation sont aussi liés aux résultats scolaires, aux conditions d’enseignement, à la disponibilité des enseignants, aux représentations sociales des séries scientifiques et aux chances perçues de réussite.
Il faut donc s’attaquer aux causes. Le premier chantier est celui des mathématiques. Un système qui veut davantage de scientifiques doit commencer très tôt, dès le primaire et le moyen secondaire. Il faut renforcer la maîtrise du calcul, du raisonnement logique, de la résolution de problèmes, de la géométrie et de la culture scientifique. On ne peut pas attendre la classe de Seconde pour découvrir qu’un élève éprouve depuis plusieurs années de grandes difficultés en mathématiques.
Le deuxième chantier concerne les enseignants. Augmenter les effectifs dans les séries scientifiques sans augmenter parallèlement le nombre et la qualité des professeurs de mathématiques, de sciences physiques et de sciences de la vie et de la terre risque de produire des classes surchargées et des apprentissages fragiles. La formation initiale et continue des enseignants doit être considérée comme un investissement stratégique.
Le troisième chantier est celui des laboratoires et des équipements. La science ne doit pas rester une matière essentiellement théorique. L’élève doit manipuler, observer, mesurer, expérimenter, formuler des hypothèses et vérifier des résultats.
Une politique nationale visant 42% d’orientation scientifique devrait donc être accompagnée d’un programme précis d’équipement des établissements, notamment dans les zones rurales et périurbaines.
Le quatrième chantier est celui de l’image des sciences. Beaucoup de jeunes associent encore les séries scientifiques à la difficulté, à l’échec ou à des études longues et incertaines. Il faut présenter davantage les parcours scientifiques comme des voies d’avenir. Les réussites africaines dans les domaines de l’ingénierie, des technologies numériques, de la médecine, de l’agriculture et de l’énergie peuvent servir de modèles. Il faut surtout permettre aux élèves de rencontrer des scientifiques, des ingénieurs, des techniciens et des entrepreneurs qui leur ressemblent.
L’expérience internationale montre également qu’une progression scientifique durable repose sur plusieurs leviers combinés. Les pays qui ont développé leur capital scientifique ont généralement investi dans les enseignants, les programmes, les infrastructures, la recherche, l’orientation et les liens entre l’école, l’université et le monde économique. La réussite ne vient donc pas d’un seul décret.
L’Afrique dispose pourtant d’exemples encourageants. Le Rwanda a développé des politiques volontaristes autour des sciences, des technologies et de l’innovation. Le Ghana, le Kenya et plusieurs autres pays africains ont également renforcé les formations Stem et les compétences numériques. Ces expériences ne sont pas directement transposables au Sénégal, mais elles montrent qu’une politique scientifique gagne à associer objectifs quantitatifs, qualité des apprentissages et investissements durables.
Il faut surtout éviter de confondre orientation et réussite. Orienter 42% des élèves vers les sciences peut constituer un objectif. Mais ce chiffre n’aura de sens que si les élèves disposent des connaissances nécessaires pour réussir, si les enseignants sont suffisamment nombreux et formés, si les établissements disposent du matériel requis et si les universités et les formations professionnelles peuvent accueillir ces nouveaux flux.
Une politique publique sérieuse devrait donc publier, en même temps que les objectifs d’orientation, des indicateurs de suivi. Combien d’élèves maîtrisent les compétences fondamentales en mathématiques à la fin du primaire ? Combien atteignent le niveau attendu à la fin du collège ? Combien de professeurs de mathématiques et de sciences seront recrutés ? Combien de laboratoires seront construits ou réhabilités ? Quel sera le taux de réussite des élèves orientés vers les séries scientifiques ? Combien poursuivront des études scientifiques ou technologiques après le baccalauréat ?
Ces questions sont plus importantes que le seul pourcentage d’orientation. Elles permettent de passer d’une logique de communication à une logique de résultats. Le Sénégal ne manque pas seulement d’élèves dans les séries scientifiques. Il a besoin d’un système capable de faire naître, accompagner et réussir les vocations scientifiques.
Il faut enfin donner aux mathématiques et aux sciences une place centrale dans la transformation du pays. La souveraineté ne se décrète pas. Elle se construit par la maîtrise des savoirs, des technologies et des compétences. Un pays qui importe durablement son expertise scientifique reste dépendant, même lorsqu’il affiche de grands objectifs politiques.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut augmenter la part des élèves dans les séries scientifiques. Oui, cet objectif peut être nécessaire. La vraie question est de savoir comment y parvenir sans sacrifier la qualité. Le Sénégal doit produire davantage de scientifiques, mais surtout de bons scientifiques. Il doit former davantage d’ingénieurs, mais aussi de bons ingénieurs. Il doit augmenter les effectifs scientifiques sans transformer les séries scientifiques en simples espaces de remplissage statistique.
L’ambition doit être beaucoup plus grande qu’un taux de 42%. Elle doit consister à construire une véritable culture scientifique nationale, depuis l’école primaire jusqu’à l’université, en passant par la formation professionnelle.
Cela suppose des enseignants bien formés, des programmes cohérents, des équipements, des laboratoires, une orientation progressive, un accompagnement des élèves en difficulté et une valorisation sociale des métiers scientifiques.
En définitive, un décret peut modifier une orientation. Il ne peut pas, à lui seul, modifier le niveau réel des élèves. Un décret peut fixer une cible. Il ne peut pas remplacer un laboratoire. Il ne peut pas former un professeur. Il ne peut pas apprendre les mathématiques à un enfant. Il ne peut pas créer une vocation scientifique.
Le Sénégal doit donc choisir entre deux chemins. Le premier consiste à afficher rapidement des pourcentages pour donner l’impression d’une transformation. Le second consiste à investir patiemment dans les conditions qui rendent cette transformation possible. Le second chemin est plus exigeant, mais c’est celui qui permet de construire une école scientifique solide et durable.
Comme le rappelle une idée largement admise en pédagogie : «On ne décrète pas la réussite scolaire. On crée les conditions qui la rendent possible.»
Dans le même esprit : «La science se construit dans la durée, par le savoir, l’expérimentation et la transmission.»
Enfin : «Une ambition scientifique crédible se mesure moins à ses annonces qu’aux compétences réellement acquises par les élèves.»
Amadou MBENGUE dit Vieux
Professeur de mathématiques
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal

Repères statistiques intégrés
Baccalauréat général 2024 : 156 077 candidats dont 130 329 dans les séries littéraires et 25 748 dans les séries scientifiques.
Baccalauréat 2025 : 59 575 admis dans les séries littéraires contre 15 888 dans les séries Sciences et Techniques.

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