Ce matin, Sud Quotidien publie ses 10 000 ème numéro. Peu de journaux africains peuvent se prévaloir d’une telle longévité. Plus rares encore, sont ceux qui ont traversé plus de trois décennies sans jamais renoncer à l’ambition qui les avait vus naître.
Derrière ce chiffre ne se cache pas seulement une performance éditoriale. Il se dessine une histoire, celle d’une profession, d’une rédaction, d’une entreprise de presse, mais aussi celle d’un pays dont les grandes espérances, les crises, les débats et les métamorphoses ont trouvé, jour après jour, un écho dans les colonnes du journal.
Lorsqu’il paraît pour la première fois le 1er février 1993, Sud (au) Quotidien ne surgit pas du néant. Il prolonge une aventure commencée quelques années plus tôt avec Sud Magazine (trimestriel), puis Sud Hebdo (hebdomadaire comme son nom l’indique).
L’histoire veut qu’un dimanche de 1985, de jeunes journalistes se réunirent dans la proche banlieue dakaroise pour parler de leur métier, mais surtout pour imaginer un espace où ils pourraient « faire du journalisme comme on [le leur] avait appris ». Ils décidèrent de mettre en commun leurs convictions, leur savoir-faire et leur désir de liberté. Quelques mois plus tard, Sud Magazine sortait des presses, en mars 1986, portant déjà en lui, les germes d’une aventure singulière. À peine né, le journal suscitait le regard torve de ceux qui s’étaient accoutumés aux canons du « journalisme de développement ». Ils s’empressèrent de le ranger dans la catégorie commode d’une « certaine presse », comme si son existence constituait une exception qu’il fallait contenir, sinon réduire au silence.
Ceux qui avaient rejoint l’aventure en dilettante ne tardèrent pas à s’en éloigner. D’autres partirent sur la pointe des pieds, tandis qu’un petit noyau demeura fidèle au projet initial. Il fut bientôt rejoint par des femmes et des hommes de talent, animés d’un enthousiasme peu commun et portés par une même exigence professionnelle. Leur énergie, leur intelligence et, surtout, leur attachement viscéral à la liberté, furent le véritable moteur de la permanence de Sud. Ils en ont préservé l’esprit à travers les générations successives, en faisant de la fidélité à l’exigence journalistique, une discipline quotidienne.
Au fil des années, Sud Quotidien a appris à durer sans se figer, à se transformer sans se renier et à accueillir le changement sans perdre son identité. Sa force est à chercher dans cette capacité de renouvellement qui lui a permis de traverser les époques, les mutations du métier et les bouleversements de l’environnement médiatique. De Sud Magazine au quotidien, puis à toutes les déclinaisons de la marque, la seule ambition est de faire du journalisme avec liberté, rigueur et responsabilité.
Le 10 000e numéro n’est donc pas seulement le chiffre impressionnant d’une longue production éditoriale. Il est le témoignage d’une fidélité au temps, aux lecteurs et à une idée du métier, celle d’un journalisme qui entend rester libre pour être utile.
À l’origine de cette aventure se trouvent des femmes et des hommes de peu de moyens mais d’une immense confiance dans leur métier. Ils apportent qui une simple machine à écrire, un autre une table, ou encore une chaise ou quelques économies. Ils possèdent surtout une idée exigeante du journalisme, conçue comme un service rendu au public plutôt qu’une simple activité commerciale.
Le 10 000ème numéro vient rappeler que l’histoire d’un quotidien ne se mesure pas seulement au temps écoulé. Elle s’apprécie à l’aune de cette discipline qui consiste à recommencer chaque matin un ouvrage que l’on sait condamné à disparaître le lendemain. Le journal quotidien est, par nature, une œuvre éphémère. Chaque édition chasse la précédente. Pourtant, c’est précisément cette succession d’instants fugitifs qui finit par construire une mémoire. À mesure que les numéros s’accumulent, ils composent un immense récit collectif où s’entrelacent les destins individuels et les grandes évolutions d’une nation.
Depuis plus de trente ans, Sud Quotidien a accompagné toutes les étapes de l’histoire contemporaine du Sénégal. Il a raconté les dernières années du régime socialiste, a suivi l’alternance historique de l’an 2000, a observé les transformations institutionnelles, les crises politiques, les alternances successives, les débats constitutionnels, les mutations économiques, l’essor des nouvelles technologies, les bouleversements sociaux et les aspirations d’une jeunesse toujours plus nombreuse. Il a vu se succéder des générations de responsables politiques, de magistrats, d’universitaires, d’artistes, de chefs d’entreprise, de militants associatifs et de citoyens ordinaires dont les voix composent, ensemble, la polyphonie démocratique sénégalaise. Au fil des décennies, le journal n’a jamais prétendu être un acteur politique. Il a revendiqué le rôle plus exigeant d’observateur vigilant, de témoin critique et d’espace de confrontation des idées. Cette indépendance lui a valu des incompréhensions, des tensions, des procédures judiciaires, des difficultés économiques et des périodes d’incertitude. Mais elle lui a aussi permis de construire, auprès de plusieurs générations de lecteurs, un capital de crédibilité qui est aujourd’hui son patrimoine.
Ce 10000ème numéro est l’occasion de mesurer ce que représente réellement un quotidien. Derrière chaque édition se cachent des conférences de rédaction, des enquêtes patientes, des vérifications minutieuses, des reportages réalisés parfois dans des conditions difficiles, des photographies, des analyses, des corrections, des choix éditoriaux, des nuits de bouclage, des imprimeurs, des distributeurs, des vendeurs de journaux et une multitude de métiers souvent invisibles sans lesquels aucune information ne parviendrait jusqu’au lecteur. Dix mille numéros représentent des millions de lignes écrites, des centaines de milliers de photographies publiées et une somme documentaire dont la valeur dépasse largement le seul cadre journalistique.
Les archives de Sud Quotidien sont aujourd’hui un patrimoine historique de première importance. Elles permettent de suivre l’évolution des institutions, des politiques publiques, des mouvements sociaux, de l’économie, de la culture, du sport, des relations internationales et de la vie quotidienne des Sénégalais et elles offrent une chronique presque ininterrompue de la construction du Sénégal contemporain. L’information produite dans l’urgence de l’actualité devient, avec le recul du temps, une matière première de l’histoire.
Ce10000ème numéro rappelle aussi le chemin parcouru par la presse sénégalaise elle-même. Lorsque Sud Quotidien voit le jour, l’information circule essentiellement par le journal imprimé, la radio et la télévision. Les délais de diffusion se comptent en heures, parfois en jours. La hiérarchie de l’information appartient encore largement aux rédactions. L’apparition d’Internet, puis des réseaux sociaux, des téléphones intelligents et des plateformes numériques allait bouleverser cet équilibre avec une rapidité que peu d’observateurs avaient anticipée.
En l’espace d’une génération, le journalisme a changé de temporalité, d’économie et même de nature. Le lecteur est devenu simultanément producteur, diffuseur et commentateur de l’information. Les frontières entre le fait établi, le commentaire, l’opinion, la rumeur et l’émotion se sont progressivement estompées. La vitesse de circulation des contenus est sans commune mesure avec les mécanismes de vérification. Dans cet environnement saturé d’informations, la valeur d’un journal n’est plus uniquement dans sa capacité à publier le premier, mais dans son aptitude à distinguer le vrai du vraisemblable, le fait de l’allégation, l’information de la manipulation. Le franchissement du seuil des 10000 numéros dépasse le seul destin d’un journal. C’est un hommage rendu à toutes celles et tous ceux qui ont contribué, souvent dans la discrétion, à faire vivre cette aventure collective. Journalistes, photographes, secrétaires de rédaction, correcteurs, maquettistes, techniciens, imprimeurs, distributeurs, chroniqueurs, correspondants régionaux, contributeurs, services administratifs et lecteurs ont, chacun à leur manière, participé à l’écriture quotidienne d’une histoire commune.
Cet évènement du 10 000 ème numéro invite enfin à regarder moins le chemin parcouru que celui qui reste à inventer. La priorité n’est plus seulement celle de la survie économique de la presse écrite, aussi cruciale soit-elle. Elle est désormais intellectuelle, démocratique et civilisationnelle. Maintenant que les algorithmes hiérarchisent les contenus avant les rédactions, où l’émotion concurrence le raisonnement, où l’immédiateté remplace la vérification, la mission du journaliste retrouve sa nécessité originelle, qui consiste moins à produire davantage d’informations qu’à leur rendre leur sens, leur contexte et leur crédibilité. La publication du 10 000ème numéro de Sud Quotidien ne marque donc pas l’aboutissement d’une aventure, mais le commencement d’un nouvel âge. Celui où le journalisme devra défendre, avec une vigueur renouvelée, les principes qui ont fondé sa légitimité face à ce qui est devenu la rumeur instantanée, le premier média du monde. Les réseaux sociaux ont démocratisé la parole, mais aussi la confusion dans leur sillage. Ils ont donné à chacun le pouvoir de publier sans le devoir de vérifier. Plus que jamais, la presse professionnelle est appelée à lui opposer la patience du fait établi, la rigueur de l’enquête et la responsabilité de la vérité. C’est là que commence le véritable chantier des dix mille prochains numéros.
