La répétition de vos attaques finit par susciter une interrogation. S’agit-il d’une volonté sincère de contribuer à l’amélioration de la gouvernance publique, ou d’une posture de circonstance destinée à entretenir votre visibilité ?
Senelec mérite mieux que des critiques à l’emporte-pièce
Réponse aux attaques répétées contre la gestion, le management et les travailleurs de Senelec.
Monsieur Lansana Gagny Sakho,
À force de multiplier les sorties contre Senelec, son management et ses travailleurs, vous avez fait de cette entreprise publique l’une de vos cibles privilégiées. Vous allez aujourd’hui jusqu’à parler de « désordre syndical » et à y voir la preuve de l’urgence d’une privatisation.
Nous ne contestons à personne le droit de porter un regard critique sur la gestion des entreprises publiques. Bien au contraire : la contradiction, lorsqu’elle est constructive et fondée sur des faits vérifiables, contribue à améliorer leur gouvernance et leurs performances. Mais encore faut-il maîtriser les réalités techniques, économiques, financières et sociales de l’entreprise que l’on prétend juger.
C’est à l’aune de cette exigence que nous répondons, par souci de clarté à l’égard des populations, véritables destinataires de notre mission de service public.
1. Comparer Senelec à SEN’EAU sans tenir compte de leurs réalités respectives, relève d’une analyse superficielle et d’un manque de nuance fait à dessein.
Vous établissez des parallèles entre Senelec et SEN’EAU, comme si les deux entreprises évoluaient dans des environnements techniques, économiques et contractuels identiques. Cette comparaison appelle des questions simples. Supportent-elles les mêmes charges de production ? Ont-elles les mêmes obligations d’investissement, les mêmes structures de coûts, les mêmes responsabilités patrimoniales, les mêmes contraintes d’exploitation ?
Senelec doit assurer, directement ou à travers ses achats d’énergie, l’approvisionnement électrique du pays, ainsi que le transport, la distribution et la commercialisation de l’électricité. Son activité est exposée aux fluctuations du prix des combustibles, aux contraintes de disponibilité des centrales, aux investissements lourds dans les réseaux et à l’obligation d’équilibrer, à chaque instant, l’offre et la demande. SEN’EAU intervient, pour sa part, dans un cadre contractuel différent, notamment en matière d’exploitation des infrastructures hydrauliques et de répartition des responsabilités avec la SONES.
Les deux entreprises n’ont donc ni les mêmes charges, ni les mêmes modèles économiques, ni nécessairement les mêmes indicateurs de performance. À titre d’illustration, Senelec comptait 2 527 726 clients à fin 2025, répartis sur l’ensemble du territoire national. Pour SEN’EAU, la dernière enquête que nous connaissons, publiée en 2022, faisait état de 63 % de clients satisfaits. Que vaut ce taux aujourd’hui ? Quelles données actualisées permettent d’apprécier sa performance ?
Nous n’entendons nullement dénigrer SEN’EAU ni ses travailleurs, dont nous respectons le professionnalisme. Mais comparer deux entreprises sans rapprocher leurs chiffres d’affaires, leurs charges, leurs obligations contractuelles, leurs investissements et leurs indicateurs revient à comparer des réalités fondamentalement différentes. Un spécialiste du management ne devrait pas l’ignorer.
2. Les faits : les performances de Senelec en 2025 méritent d’être reconnues
Cette comparaison hasardeuse vous dispense d’examiner l’essentiel : les résultats. Or les performances d’une entreprise ne s’apprécient pas à travers des impressions ou des jugements de valeur, mais à partir d’indicateurs objectifs. À la clôture de l’exercice 2025, Senelec a enregistré les résultats suivants :
- un rendement global de 83,1 %, contre 81,9 % en 2024, soit une amélioration de 1,2 point. Le rendement est, pour votre information, l’indicateur principal de performance technique et commerciale d’une entreprise d’électricité ;
- une réduction de la compensation tarifaire de 46 milliards de FCFA, qui allège d’autant la charge supportée par l’État ;
- un résultat net bénéficiaire de 36 milliards de FCFA, au profit d’une entreprise dont le capital est détenu à 90 % par l’État du Sénégal et à 10 % par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) ;
- une réduction des charges de 5 %, qui témoigne des efforts de rationalisation et de maîtrise des dépenses.
Ces résultats ne sont pas le fruit du hasard. Senelec est certifiée ISO 9001 version 2015 et dispose d’un système de management de la qualité en vigueur : l’approche processus est donc une réalité dans ses procédures de gestion.
Ces performances ont été obtenues dans un environnement de fortes contraintes d’exploitation et ne sauraient être balayées d’un revers de main. Certes, Senelec reste confrontée à des difficultés réelles : tensions de trésorerie, contraintes d’approvisionnement en combustibles, retards dans la disponibilité du gaz national, délestages, nécessité de renforcer durablement la qualité du service. Nous ne les occultons pas ; nous sommes même parmi les premiers à les dénoncer et à proposer des solutions.
Mais reconnaître les difficultés d’une entreprise n’autorise pas à nier ses performances. Le management ne consiste pas seulement à relever ce qui dysfonctionne : il consiste aussi à apprécier les résultats obtenus, à identifier les contraintes et à proposer des améliorations réalistes. Et rien, dans ce bilan, ne démontre l’urgence d’une privatisation. Il appelle des investissements, de la stabilité et de la rigueur dans la gestion.
3. Le Sutelec n’a aucune leçon de patriotisme à recevoir de vous.
Vous parlez de « désordre syndical ». Permettez-nous de rappeler que notre organisation n’a pas attendu vos prises de position pour défendre Senelec, ses travailleurs et les intérêts stratégiques du pays. Depuis plusieurs décennies, le Sutelec est à l’avant-garde des combats pour la préservation de l’outil national de production, la défense du service public de l’électricité, la sauvegarde des emplois et la protection des acquis sociaux.
Nous avons toujours considéré que Senelec n’appartient pas seulement à ses travailleurs : elle constitue un patrimoine stratégique national, indispensable à la souveraineté énergétique, à la sécurité et au développement économique et social du Sénégal. C’est cette conviction qui a guidé nos positions sur les grandes orientations du secteur, les réformes institutionnelles, les investissements stratégiques et les projets contractuels susceptibles d’engager durablement l’avenir de l’entreprise.
Cette conviction s’est toujours exercée avec équilibre. Nous avons su dénoncer des décisions contraires aux intérêts de Senelec, y compris lorsqu’elles émanaient de ses propres dirigeants. Nous avons su, tout aussi bien, accompagner les réformes pertinentes et soutenir les initiatives favorables à la performance.
Notre indépendance ne se négocie pas et notre engagement ne varie pas au gré des alternances politiques. Sur ce terrain, nous n’avons de leçon de constance à recevoir de personne. Le Sutelec ne défend ni un homme ni un régime : il défend une entreprise, ses travailleurs et un service public essentiel à la Nation.
4. La critique exige la réciprocité : quel est votre propre bilan à l’ONAS ?
Vous avez dirigé l’Office National de l’Assainissement du Sénégal (ONAS). Vous avez donc été confronté aux exigences de la gestion d’un établissement public : contraintes budgétaires, attentes des populations, difficultés inhérentes au management des ressources humaines. Dès lors, quelques questions méritent d’être posées :
- Quel bilan chiffré et objectivement vérifiable avez-vous laissé à la tête de l’ONAS ?
- Quels étaient les indicateurs de performance de l’établissement à votre arrivée et à votre depart ?
- Quels résultats durables avez-vous obtenus en matière de qualité de service, d’efficacité opérationnelle et de satisfaction des usagers ?
- Quelles sont les véritables circonstances de votre départ ? Vous avez vous-même publiquement imputé votre limogeage à un différend avec le ministre de tutelle de l’époque, Serigne Mbaye Thiam.
Nous ne prétendons pas juger votre passage à l’ONAS. Mais celui qui se montre aussi exigeant envers les autres doit accepter que son propre bilan soit soumis à la même rigueur d’évaluation. La crédibilité d’une critique se mesure à la cohérence entre les exigences que l’on impose aux autres et celles auxquelles on accepte de se soumettre.
5. Pourquoi cet acharnement contre Senelec ?
Monsieur Sakho, la répétition de vos attaques finit par susciter une interrogation légitime. S’agit-il d’une volonté sincère de contribuer à l’amélioration de la gouvernance publique, ou d’une posture de circonstance destinée à entretenir votre visibilité dans le débat politique ?
Votre parcours politique vous appartient, et nous ne vous dénions pas le droit de changer de position ou d’engagement. L’histoire et les générations futures jugeront chacun selon ses actes. Mais les entreprises publiques ne doivent devenir ni des instruments de règlement de comptes, ni des supports de communication politique.
La critique est un droit ; la rigueur intellectuelle est un devoir ; la responsabilité dans la prise de parole publique est une exigence. Il est toujours facile, de l’extérieur, de distribuer les bons et les mauvais points. Il est autrement plus difficile d’assumer, au quotidien, la responsabilité d’un service public aussi vital que l’électricité, dans un environnement marqué par de multiples contraintes.
6. Laissez les travailleurs de Senelec accomplir leur mission
Pendant que vous multipliez les critiques, des milliers de femmes et d’hommes travaillent chaque jour à Senelec, souvent dans des conditions difficiles, pour assurer la continuité du service public de l’électricité. Ils interviennent de jour comme de nuit, parfois au péril de leur sécurité, pour maintenir les installations en fonctionnement, réparer les incidents, accueillir les clients, améliorer la qualité du service et sécuriser les recettes de l’entreprise. Ils méritent respect, considération et reconnaissance à la hauteur de leur engagement.
Cela ne signifie pas que la gestion de Senelec soit irréprochable, ni qu’elle doive échapper au contrôle citoyen. Mais les critiques doivent être sérieuses, documentées et constructives. Si vous avez des propositions sérieuses, formulez-les. Si vous disposez de données contradictoires, produisez-les. Si vous souhaitez un débat technique, nous sommes disposés à y participer. En revanche, si votre démarche consiste à dénigrer une entreprise stratégique et à jeter le discrédit sur ses dirigeants et ses travailleurs, nous vous invitons à faire preuve de davantage de retenue.
Senelec n’a pas besoin de procureurs autoproclamés. Elle a besoin d’investissements, de compétences, de stabilité, de responsabilité et d’un engagement collectif pour relever les défis de la souveraineté énergétique. Alors, Monsieur Sakho, épargnez-nous les procès d’intention et laissez ces femmes et ces hommes honnêtes, compétents et dévoués poursuivre leur mission au service des Sénégalais.
Senelec est bien plus qu’une entreprise : c’est un patrimoine national que nous avons le devoir collectif de préserver, de renforcer et de transmettre aux générations futures. Et, comme le veut la sagesse populaire, mieux vaut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.
Daouda Ba est chef du département Vie de l’entreprise du Sutelec.
