La violence de la société et de la politique sénégalaises
« Tu ne mérites pas ces enfants… je les emmène avec moi », écrit Falla Paye, ce chirurgien-dentiste qui venait ainsi d’exécuter ses propres enfants, Mouhamed, Ndeye Fatou et Thialy, par empoisonnement avec une substance létale. Quelques instants plus tard, il sombra à son tour dans le coma après s’être sectionné une veine. Il mourra à son tour quelques heures plus tard. Nous sommes le 7 novembre 2021, à Sacré-Cœur 2. La violence, dans toute sa laideur et toute sa froideur, venait de frapper au cœur de la capitale sénégalaise. C’était inhabituel et ce n’était pas « sénégalais ».
Le Sénégal, autrefois pays calme, pacifique et vertueux, est en phase de banaliser et de « sénégaliser » sournoisement la violence.
Entre 2008 et 2009 déjà, pour ne parler que de l’histoire récente, deux cas d’exhumation ont sûrement inspiré l’œuvre littéraire de Mohamed Mbougar Sarr, De purs hommes. Une œuvre qui lui valut une reconnaissance dans l’Hexagone, mais aussi toutes les foudres de la presse et d’une grande partie de l’opinion populaire du Sénégal, même si le grand public ne le découvrit que bien plus tard, après son prix Goncourt.
Il n’avait encore rien vu car, dans la nuit du 28 au 29 octobre, la déflagration fut d’une violence hors norme lorsque le corps sans vie d’un homme fut exhumé du cimetière de Léona Niassène, à Kaolack, avant d’être brûlé publiquement à l’aide de pneus aspergés de combustible. Une image qui renvoie aux années sombres de l’apartheid, avec l’exécution des présumés « traîtres » et « collabos ».
La haine et la vindicte populaire, aveugles et injustifiables, venaient d’inaugurer le meurtre d’un homme déjà mort, après un délit hautement criminalisant de profanation d’une sépulture.
Pourtant, au lendemain de cette nuit obscure d’inhumanité, le Goncourt 2021 reprenait son courage à deux mains et, reportant à demain la trêve avec ses détracteurs, déclarait ne point se faire d’illusions car « … aussi répugnants soient-ils, des faits de cette nature se reproduiront. (…) Car depuis toujours trop d’Hommes, dans ce pays, se prennent provisoirement pour Dieu, et parlent pour Lui, et jugent pour Lui. »
En effet, exhumer un être humain défunt est un fait gravissime qui, au-delà du traumatisme social qu’il provoque, constitue un délit puni par la loi et condamné par la morale.
Troubler la paix des disparus, porter atteinte au respect dû aux morts et à l’intégrité des cadavres est un acte abject et charogneux. Et ce jour-là, des individus ont failli à leur statut d’êtres humains censés être hautement cérébralisés et à leur devoir d’humanité.
Les faits, qui seraient motivés par l’homophobie, ont été filmés et diffusés sur les réseaux sociaux, provoquant une onde de choc dans le pays et à l’étranger.
Une fois l’étourdissement post-traumatique dissipé, on se rendit compte que cet événement était prévisible. Il était la suite logique d’autres événements prémonitoires, comme l’affaire P. Mbaye, aux Maristes, dont le cadavre fut promené de ville en région avant d’être finalement enterré dans un lieu tenu secret (on parle des abords de la forêt de Kaagne) par un dernier cercle d’irréductibles proches, lourdement éplorés et las de cette déambulation macabre sans destination exacte, aux allures de double peine.
Le refus d’inhumer des présumés homosexuels n’est pas la seule pierre apportée à l’édification de ce mur de violence que certains Sénégalais franchissent désormais avec l’inconscience d’un somnambule et l’allégresse d’un illuminé.
Ainsi, la recrudescence des agressions et des incivilités semble enfoncer la société dans une spirale de violence qui n’est pas près de connaître une fin.
La prémonition des mots et des gestes
La violence verbale est le présage et la mère de la violence physique.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette décrépitude de nos valeurs que beaucoup de Sénégalais n’ont pas vue venir, mais que d’autres avaient prédite par des avertissements prémonitoires depuis fort longtemps, en dénonçant l’apogée d’une violence dans l’expression verbale.
Après, ou en même temps que « le verbe », la violence conquiert « le geste », consacre l’hypermimie et les mimiques, avec des gestes de décapitation dans le langage courant des jeunes, et surtout des jeunes filles. Ainsi, « dama féroce* », « bouma deret ji laal », ces expressions qui sont des sortes de stimulants quasi apologétiques de la violence, sont colportées à la vitesse de la fibre par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux.
Aussi cette jeunesse, d’autant plus vulnérable parce qu’elle ne trouve pas de réponses lorsqu’elle questionne l’avenir, devient-elle la proie des promesses, incantations et autres discours politiciens.
Désœuvrée, la jeunesse use et abuse des nouveaux outils technologiques, qui sont un autre lieu d’expression de la violence mesquine et gratuite.
En effet, les réseaux sociaux amplifient et exagèrent les fausses nouvelles, les « fake news » et les « deepfakes » ou hypertrucages, tandis que l’intelligence artificielle et le « deep learning » les « crédibilisent » de plus en plus en repoussant les frontières du discernement humain.
Ces avancées technologiques constituent à la fois un atout et un vrai risque pour les sociétés modernes, qui se trouvent ainsi fragilisées. Sans compter les addictions et l’isolement qui entraînent les usagers dans un monde artificiel.
Dans cet écosystème de la dépravation des valeurs, la télévision, avec des séries de plus en plus violentes, occupe un aréopage à part entière.
Des téléfilms dans lesquels une femme est giflée et humiliée dans chaque bande-annonce. C’est violent !
La violence est partout. Même dans les chansons à succès de nos artistes montants.
Amadeus (pour ne citer que lui) chante sa dulcinée en lui disant : « Tu es une femme MAIS tu es brave. » Les féministes apprécieront.
C’est dire que la violence somnole dans l’ADN fossilisé de tous les peuples et que le peuple sénégalais ne déroge malheureusement pas à cette sinistre règle.
La violence des réponses politiques apportées aux urgentes doléances économiques et sociales des Sénégalais
On savait depuis longtemps que la médiocrité politique avait un bel avenir dans ce pays, mais on était loin de s’imaginer qu’un jour, certains politiciens la porteraient fièrement en bandoulière.
La violence de l’attentisme économique dans lequel le pays est plongé, avec une léthargie inédite de tous les tissus économiques. Pendant que les autorités s’adonnent à temps complet à ce qu’elles savent faire de mieux : la politique politicienne. La vile politique. Celle qui demande au peuple d’attendre que les hommes politiques s’occupent d’abord de leurs problèmes personnels.
La violence est dans l’incapacité des gouvernants successifs à trouver un début de solution aux inondations récurrentes qui minent le quotidien de centaines de milliers de personnes. Une situation dans laquelle tout le monde a sa part de responsabilité : des populations qui se sont installées dans des zones inondables à tous les services de l’État qui ont laissé faire, en passant par les collectivités locales.
La violence de l’arrogance, du bagout, du mépris et de l’impunité de nos hommes politiques semble bercer les populations sénégalaises, aguerries à la résilience et rompues à la discipline politique qu’imposent les règles du jeu démocratique.
C’est à se demander si la démocratie n’est pas devenue l’opium du peuple sénégalais. La violence des crimes et délits économiques impunis ou punis de façon sélective.
L’État, souvent incompétent ou passif face aux doléances du peuple, est devenu un appareil répressif.
L’histoire des violences d’État semble donner raison à Isaac Asimov, qui considère que « la violence est le dernier refuge de l’incompétence ». La violence de la confrontation entre les hommes politiques eux-mêmes.
La guerre est quasi totale. Ils ne se font plus de cadeaux, plus de courtoisie ni de politiquement correct. Les attaques sont frontales, avec comme armes par destination des militants devenus des ouailles et des groupies fanatisées et aveuglées par des discours et des postures populistes. Les insultes, les invectives occupent la une des journaux et le débat politique, très souvent désormais, fréquente les bas étages et son langage vole en rase-mottes.
Qu’a fait le peuple sénégalais, au bon Dieu, pour mériter ces hommes politiques ?
La violence de la justice et de l’injustice
L’amnistie, survenue juste avant les élections de 2024, constitue un pardon sans vérité et donc sans justice, et est sûrement l’une des violences les plus marquantes de ces dernières années.
Avec la loi exacerbant les sanctions contre les homosexuels, le Sénégal se bunkerise davantage et se met de plus en plus au ban des démocraties, et sa justice à la périphérie des standards juridiques et judiciaires internationaux.
Le manque de confiance s’installe face à la justice, qui attend les réformes préconisées par les Assises de la justice, notamment sur la pléthore des mandats de dépôt.
La violence est dans les lois taillées aux seules mensurations d’une personnalité politicienne. C’est inique.
Espérons que les recours préélectoraux en 2029 permettront au Conseil constitutionnel de rétablir la mémoire des lois, en allant puiser dans l’esprit, et même dans l’esprit de l’esprit, de l’acte fondateur.
Si on voulait violer l’esprit des lois, qui les préconise « générales et impersonnelles », on ne s’y prendrait pas autrement. C’est violent !
La violence contre une plaignante, exilée et oubliée. Condamnée pour avoir demandé justice et emprisonnée dans un cachot avilissant d’une injustice qui a frappé sa conscience, sa dignité, sa liberté et ses droits à peine post-pubères.
La violence des promesses politiciennes non tenues et malheureusement grassement documentées par la presse et la « VAR », que leurs auteurs feignent d’ignorer en se réfugiant derrière le paravent des alibis, du bluff, de l’amnésie et de l’arrogance que procure l’accès aux moyens et pouvoirs quasi illimités, aux fragrances illusoires d’éternité.
Et la violence des déguerpissements des marchands ambulants, des mécaniciens et autres « Goor-goorlu » ?
Nous vivons une époque de violence totale et permanente. Une violence sournoise et placide qui glisse sous notre ombre la journée et, la nuit venue, sous nos draps. Une violence qui gangrène de façon irréversible l’avenir de nos enfants, nos foyers, notre société qui, malheureusement, se croit encore pacifique.
Extrait essai.
