Ces derniers temps au Sénégal, les cas de violences faites aux femmes, et notamment de féminicides, suscitent beaucoup d’émotion et de réactions. Dans cet article, je propose de mettre en perspective ces phénomènes à partir de mon domaine d’expertise : le fonctionnement de la cognition, et plus particulièrement de la perception. 

D’un point de vue cognitif, la violence contre les femmes peut être analysée comme un comportement appris, normalisé et perçu à travers des schémas mentaux spécifiques qui conduisent à une désensibilisation morale. 

Selon la théorie de l’apprentissage Social (Social Learning Theory) d’Albert Bandura, l’agression est acquise par l’apprentissage, par observation et imitation (5,8). Son étude la plus connue sur le sujet est appelée « Bobo doll study » (5,8) que je vous invite à rechercher. 

En résumé, Bandura a fait observer à des enfants, pendant dix minutes, des adultes se comportant de manière violente ou bienveillante envers une poupée ; laissés seuls avec celle-ci, les enfants ont imité le comportement qu’ils avaient vu les adultes adopter. Bien que cette étude ait été critiquée, notamment pour ses limites méthodologiques (comme avoir négligé les bases biologiques de l’agression), elle est très pertinente au regard de la situation actuelle de la violence dans le pays. 

Les individus n’apprennent pas seulement des comportements, mais aussi des normes implicites sur ce qui est acceptable. Lorsqu’un acte violent n’est pas sanctionné, ou semble produire des effets perçus comme positifs, il a davantage de chances d’être reproduit. (5,8) 

Face à ces situations, nos réactions peuvent sembler évidentes. Pourtant, elles sont aussi influencées par la manière dont notre esprit fonctionne et par ce que nous avons appris à percevoir comme normal. La normalisation est un processus structuré où la répétition et le renforcement transforment l’exceptionnel en ordinaire (7).

Les travaux du psychologue Paul Slovic montrent par exemple que l’exposition répétée à des situations de souffrance peut entraîner une forme d’insensibilisation progressive (1). Une exposition fréquente à des récits de violence, comme par exemple lorsque notre cercle social parle de manière anodine de violences faites aux femmes, réduit la résistance cognitive et augmente la légitimité perçue de l’acte (7). 

La façon dont les gens perçoivent la violence contre les femmes est influencée par des raccourcis mentaux appelés heuristiques. Deux biais sont particulièrement importants : le biais de disponibilité et le biais de confirmation, décrit notamment dans les travaux de Daniel Kahneman (3). 

Le biais de disponibilité dans ce cas est par exemple lorsque les gens évaluent la fréquence ou la « normalité » de la violence en fonction de la facilité avec laquelle des exemples leur viennent à l’esprit. 

Par exemple, lorsque des cas de violence sont régulièrement évoqués dans l’espace public sans toujours susciter de réaction forte, ils peuvent progressivement être perçus comme des événements ordinaires. Le biais de confirmation, quant à lui, pousse à privilégier les informations qui confirment des croyances préexistantes, tout en ignorant celles qui les contredisent (ex : une femme mérite d’être violentée si elle porte des vêtements courts). 

Enfin, la question de l’empathie joue un rôle central. Elle est définie scientifiquement comme une réponse émotionnelle qui dépend de l’interaction entre les capacités d’un individu (traits de caractère) et les influences de la situation. Elle consiste à reconnaître et à partager les états émotionnels d’autrui, que ceux-ci soient directement perçus ou déduits. 

L’empathie joue un rôle fonctionnel crucial : elle est nécessaire pour déclencher le processus de raisonnement moral qui mène aux comportements d’aide apportée aux victimes (4). Cependant, elle n’est pas distribuée de manière égale : elle est influencée par des dynamiques sociales. 

Les recherches en neurosciences sociales, notamment celles de Tania Singer, montrent que nous ressentons généralement davantage d’empathie pour les personnes que nous percevons comme appartenant à notre propre groupe (2,6). 

Cette tendance peut contribuer à expliquer pourquoi certaines victimes suscitent moins de réactions que d’autres. Ceci pourrait expliquer pourquoi certaines personnes éprouvent davantage d’empathie pour les individus auteurs de violence qui sont des membres de leur cercle social (famille, amis, collègues) que pour les femmes qui en sont victimes. 

Comprendre ces mécanismes permet de mieux saisir comment certaines perceptions et réactions se construisent, et pourquoi il est parfois nécessaire de les interroger. Car lorsque certaines formes de violence deviennent familières, elles risquent aussi de devenir tolérées, voire invisibles. Prendre conscience de ces processus cognitifs, c’est déjà commencer à résister à la banalisation et à redonner à ces réalités la gravité qu’elles méritent. 

 Marie Coura Diagne 
Cognitive neuroscience PHh.D. Student cognitive and affective neuroscience laboratory department of psychology & neuroscience | Boston College 
diagnem@bc.edu

RÉFÉRENCES

1. Fetherstonhaugh, D., Slovic, P., Johnson, S., & Friedrich, J. (1997). Insensitivity to the Value of Human Life: A study of Psychophysical numbing. Journal of Risk and Uncertainty, 14(3), 283–300. https://doi.org/10.1023/a:1007744326393 

2. Bongiorno, R., Langbroek, C., Bain, P. G., Ting, M., & Ryan, M. K. (2019). Why women are blamed for being sexually harassed: The effects of empathy for female victims and male perpetrators. Psychology of Women Quarterly, 44(1), 11– 27. https://doi.org/10.1177/0361684319868730

3. Tversky, A., & Kahneman, D. (1974). Judgment under Uncertainty: Heuristics and Biases. Science, 185(4157), 1124–1131. https://doi.org/10.1126/science.185.4157.1124

4. Cuff, B. M., Brown, S. J., Taylor, L., & Howat, D. J. (2014). Empathy: A review of the concept. Emotion Review, 8(2), 144– 153. https://doi.org/10.1177/1754073914558466

5. Galanaki, E., & Malafantis, K. D. (2022). Albert Bandura’s experiments on aggression modeling in children: A psychoanalytic critique. Frontiers in Psychology, 13, 988877. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2022.988877

6. Hein, G., Silani, G., Preuschoff, K., Batson, C. D., & Singer, T. (2010). Neural responses to ingroup and outgroup members’ suffering predict individual differences in costly helping. Neuron, 68(1), 149–160. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2010.09.003

7. Effron, D. A. (2022). The moral repetition effect: Bad deeds seem less unethical when repeatedly encountered. Journal of Experimental Psychology General, 151(10), 2562–2585. https://doi.org/10.1037/xge0001214

8. Nabavi, R.T. (2012) Bandura’s Social Learning Theory & Social Cognitive Learning Theory. Journal of Personality and Social Psychology, 1, 589.

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