Le développement des crypto-actifs est susceptible d’affaiblir l’efficacité des canaux traditionnels de transmission de la politique monétaire de la BCEAO (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest), en réduisant le rôle intermédiaire des banques, en limitant l’impact des taux directeurs et en modifiant les anticipations monétaires des agents économiques. Ces trois canaux reposent tous sur un présupposé implicite : les agents économiques opèrent dans le FCFA, la monnaie que la BCEAO contrôle. Dès lors que ce présupposé est fragilisé, la transmission se grippe.
La substitution monétaire partielle
Si une fraction croissante des transactions économiques et de l’épargne des ménages et des entreprises migre vers des stablecoins (principalement l’USDT et l’USDC indexés sur le dollar), la masse monétaire effective sur laquelle la BCEAO exerce son contrôle se rétrécit.
Prenons un exemple concret. Un commerçant de Lomé qui importe des textiles depuis Guangzhou détient 50 millions de FCFA sur son compte bancaire et 20 millions en USDT sur un portefeuille crypto. La BCEAO relève son taux directeur pour freiner l’inflation. Le coût du crédit bancaire augmente. Le commerçant, au lieu de réduire ses importations comme la politique monétaire le souhaite, utilise son USDT (que la BCEAO ne peut pas taxer, ni même observer) pour payer ses fournisseurs chinois sans passer par le système bancaire UEMOA.
L’effet de la politique monétaire restrictive est partiellement neutralisé. La BCEAO a agi (mais une fraction de l’économie réelle a échappé à son action) et plus cette fraction est grande, moins la politique monétaire est efficace.
Ce phénomène porte un nom en économie : la dollarisation partielle ou, dans ce cas précis, la « cryptoisation ».
Il est documenté en Amérique latine depuis les années 1970-1980 (Argentine, Bolivie, Pérou) où la défiance envers les monnaies nationales a conduit des populations entières à thésauriser et « transacter » en dollars informellement. Le mécanisme de transmission monétaire de ces banques centrales était devenu quasi-inopérant sur une fraction significative de l’économie. En zone UEMOA, la cryptoisation n’en est encore qu’à ses débuts. Mais la dynamique est là.
La désintermédiation bancaire et l’affaiblissement du canal du crédit
Le canal du crédit suppose que les épargnants déposent leur argent dans des banques, que les banques le prêtent aux entreprises, et que la BCEAO régule ce circuit via ses instruments. Si l’épargne migre hors du système bancaire (sur des portefeuilles crypto, dans des protocoles de finance décentralisée (DeFi)), ce circuit se court-circuite. Le phénomène opère à deux niveaux.
La fuite des dépôts. Un ménage qui conserve une fraction de son épargne en USDT sur Binance ou Trust Wallet ne la dépose pas dans une banque. La banque ne peut pas l’utiliser pour accorder des crédits. La base de dépôts bancaires se rétrécit. La capacité du système bancaire à créer de la monnaie par le crédit diminue (indépendamment de toute décision de la BCEAO sur les réserves obligatoires).
Le crédit DeFi (finance décentralisée). Des protocoles comme Aave, Compound ou des plateformes africaines comme Goldfinch permettent à des emprunteurs d’obtenir des crédits « collatéralisés » en crypto, sans passer par une banque. Le taux de ces crédits est déterminé par l’offre et la demande sur le protocole (pas par le taux directeur de la BCEAO). Quand la BCEAO relève ses taux pour freiner l’inflation, ces protocoles DeFi ne sont pas affectés. Les emprunteurs qui y ont accès peuvent continuer à se financer à des conditions indépendantes de la politique monétaire.
Une partie du crédit à l’économie circule alors dans un circuit parallèle que la BCEAO ne contrôle pas, ne voit pas et ne peut pas réguler avec ses instruments classiques.
La perturbation du canal des anticipations
C’est le mécanisme le moins visible mais potentiellement le plus déstabilisant. La politique monétaire fonctionne en grande partie par les anticipations qu’elle crée. Quand la BCEAO annonce qu’elle va relever ses taux pour contenir l’inflation, les agents économiques rationnels anticipent cette inflation en baisse et modèrent leurs demandes salariales et leurs prix. L’inflation recule avant même que les effets réels de la hausse des taux se fassent sentir.
Ce mécanisme suppose que les agents croient que la BCEAO est capable de contrôler l’inflation. Or les stablecoins introduisent une alternative crédible : si les agents économiques pensent qu’ils peuvent se protéger de l’inflation en convertissant leur épargne en USDT plutôt qu’en faisant confiance à la BCEAO, ils font exactement cela (et ce faisant, ils créent une pression supplémentaire sur le FCFA que la BCEAO doit combattre avec des instruments de moins en moins efficaces).
C’est une boucle auto-réalisatrice : la défiance envers la politique monétaire encourage l’adoption des stablecoins, qui réduit l’efficacité de la politique monétaire, qui nourrit la défiance.
La zone UEMOA n’en est pas encore là (la parité FCFA-euro garantie par la France donne au FCFA une crédibilité que le naira ou le cedi n’ont pas). Mais la structure du mécanisme existe, et elle peut s’enclencher si la garantie française venait un jour à être remise en cause.
L’opacité des flux et la cécité statistique
La politique monétaire efficace suppose que la banque centrale observe correctement la masse monétaire, la vitesse de circulation de la monnaie et les flux de capitaux. Ces données alimentent les modèles économétriques à partir desquels les décisions de taux sont prises. Or, les stablecoins introduisent une opacité radicale dans ces données.
Les transactions en USDT ou USDC entre un commerçant de Dakar et son fournisseur de Lagos n’apparaissent dans aucune statistique monétaire de la BCEAO. L’épargne en stablecoins détenue sur des portefeuilles non custodials (portefeuilles de crypto-actifs dans lesquels l’utilisateur garde lui-même le contrôle de ses clés privées) n’est reportée dans aucun agrégat monétaire M1, M2 ou M3 (mesure la masse monétaire globale de l’économie).
Si les agents économiques détiennent une partie de leur richesse en stablecoins plutôt qu’en dépôts bancaires classiques, une partie de la liquidité peut échapper à la mesure traditionnelle de M1, M2 ou M3, ce qui complique le pilotage monétaire par la banque centrale qui pilote alors la politique monétaire avec des cartes incomplètes (elle voit une partie de la masse monétaire, mais pas la totalité), et la partie qu’elle ne voit pas est précisément celle qui croît le plus vite et qui répond le moins à ses instruments.
Cette cécité statistique crée un biais dans l’estimation de la vélocité de la monnaie (la vitesse à laquelle la monnaie circule dans l’économie). Si une fraction croissante des transactions utilise des stablecoins, la vélocité apparente du FCFA baisse (ce qui peut conduire la BCEAO à une politique trop expansionniste alors que l’économie réelle est alimentée par des flux crypto qu’elle ne voit pas).
La contagion des chocs extérieurs
C’est la dimension la plus systémique. Les stablecoins sont indexés sur le dollar et le dollar est soumis à la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine (FED). Toute décision de la Fed (hausse des taux, resserrement quantitatif) affecte la valeur relative du dollar, et donc la valeur relative des stablecoins dollar détenus par des agents économiques en zone UEMOA.
Concrètement : si la Fed relève brutalement ses taux, le dollar se renforce, l’USDT (le stablecoin le plus utilisé en Afrique de l’Ouest) vaut relativement plus en FCFA. Des agents économiques sénégalais ou ivoiriens qui détiennent de l’USDT sont incités à en vendre pour réaliser leur gain de change (créant une injection de liquidités en FCFA que la BCEAO n’a pas décidée et ne peut pas anticiper).
À l’inverse, une baisse des taux américains peut créer un mouvement inverse (une fuite vers l’USDT) qui contracte la masse monétaire FCFA indépendamment de toute décision de Dakar.
La zone UEMOA importe ainsi des chocs monétaires américains via le canal des stablecoins (sans avoir les instruments pour s’en protéger, et sans même les voir venir dans ses statistiques).
