Le déplacement du Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, à Nairobi s’inscrit dans une volonté de rupture avec l’approche classique de « l’aide au développement ». Face aux tensions récentes avec les agences de notation et aux exigences du Fonds monétaire international, le Sénégal et plusieurs États africains cherchent à redéfinir les règles du jeu financier mondial.
Les leviers d’action pour une souveraineté financière africaine
1. Réformer les mécanismes de financement : au-delà du FMI
L’Afrique ne veut plus se contenter de prêts à taux élevés. Le financement devrait désormais porter sur plusieurs axes stratégiques :
La réallocation des Droits de tirage spéciaux (DTS) : le continent plaide pour que les pays riches réallouent leurs DTS inutilisés vers les banques de développement africaines, notamment la Banque africaine de développement, afin de permettre des prêts à taux concessionnels.
Une notation souveraine plus équitable : pour contrer la sévérité parfois jugée subjective des agences de notation internationales, l’Union africaine travaille à la création d’une agence de notation panafricaine capable d’évaluer plus justement les risques réels du continent.
2. Infléchir les modes et montants de financement
Pour assurer son développement, l’Afrique doit transformer ses conditions d’emprunt.
Allonger les maturités : financer des infrastructures stratégiques — ponts, barrages, centrales électriques — sur 30 ans plutôt que sur 10 ans afin d’éviter l’asphyxie budgétaire.
Favoriser les prêts en monnaies locales : une telle orientation permettrait d’éviter que la dette n’explose à chaque dévaluation du dollar ou de l’euro.
Mettre en place des garanties de risque : l’utilisation de fonds de garantie pourrait réduire les taux d’intérêt souvent alourdis par une « prime de risque » africaine jugée excessive.
3. Transparence et lutte contre la corruption
Face aux critiques liées aux détournements de fonds, les réponses envisagées reposent sur la digitalisation et le contrôle citoyen.
Budgets ouverts et traçabilité : grâce à des technologies comme la blockchain et les plateformes numériques, il deviendrait possible de suivre chaque dollar décaissé, du bailleur jusqu’au projet final.
Conditionnalités de performance : remplacer les politiques d’austérité par des indicateurs concrets de résultats, tels que le nombre d’écoles construites ou les kilomètres de routes bitumées.
4. Éliminer les fuites de capitaux et les paradis fiscaux
Chaque année, l’Afrique perd près de 88 milliards de dollars à cause des flux financiers illicites, soit davantage que l’aide qu’elle reçoit.
Renforcer la coopération fiscale mondiale : soutenir les initiatives de l’Organisation des Nations Unies sur la fiscalité internationale afin d’obliger les multinationales à payer leurs impôts là où elles exploitent les ressources.
Publier les contrats extractifs : rendre publics les contrats miniers et pétroliers pour limiter les prix de transfert abusifs et renforcer la transparence.
5. Garantir que chaque financement génère de la croissance
Pour que la dette cesse d’être un fardeau, elle doit devenir productive.
Industrialisation locale : emprunter non plus pour importer, mais pour transformer localement les matières premières africaines — engrais, produits agroalimentaires, batteries, entre autres.
Souveraineté énergétique : orienter les financements vers une énergie accessible et compétitive, indispensable à toute industrialisation.
Investissement humain : consacrer davantage de ressources à la formation technique afin que la jeunesse devienne un moteur du développement plutôt qu’une variable sociale vulnérable.
Le sommet « Africa Forward » apparaît ainsi comme un test majeur pour la diplomatie du développement portée par Bassirou Diomaye Faye. L’objectif est de faire évoluer l’Afrique d’un statut de demandeur d’aide vers celui de partenaire stratégique dans une architecture financière mondiale en pleine mutation.
La création d’une agence de notation propre à l’Afrique pourrait d’ailleurs constituer l’une des conditions essentielles pour restaurer durablement la confiance des investisseurs internationaux.
