La semaine dernière, en lisant Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple de Didier Eribon (Flammarion, 2023, 327 pages), un livre magnifique qu’il a consacré à sa mère et à la vieillesse, cette phrase si juste de son ami Pierre Bourdieu a attiré mon attention : «Les faits divers, ce sont aussi des faits qui font diversion.» La guerre picrocholine à laquelle nous avons droit, depuis l’accession au pouvoir des «jeunes», peut être considérée comme un «fait divers qui fait diversion» : le duel (peut-être le mot est-il juste, eu égard aux événements regrettables auxquels nous assistons) entre le chef de l’Etat et son Premier ministre a pris le pas sur les vraies urgences telles que l’économie, la santé, l’éducation, la diplomatie… En disant cela, on risque de répéter la même indignation, le même désenchantement, tant la situation est inimaginable et infamante : notre pays s’est fourvoyé dans un labyrinthe du fait des ambitions personnelles de deux hommes. Qui ont sans doute oublié leurs promesses de rupture. Je veux poser cette question tout en évitant de tomber dans le piège si savamment fomenté de l’antienne sacrificielle : comment peuvent-ils mépriser à ce point la mémoire des gens qui se sont donné la mort pour le triomphe de leur projet politique ? Ou qui sont devenus des éclopés sans que justice leur soit rendue ?
Le président Faye continue de peaufiner sa stratégie : il veut prendre son indépendance ; la tutelle de son ex-chef est devenue suffocante pour lui. J’ai suivi, le 2 mai dernier, la grande interview qu’il a accordée à quelques journalistes et au cours de laquelle il a assumé davantage ses nouvelles orientations (encore faut-il préciser que cette pratique est à sacraliser, parce que, dans les démocraties contemporaines marquées par une défiance croissante -on pourrait même parler de méfiance- des citoyens à l’égard des institutions politiques du fait de la crise profonde du système représentatif, la légitimité est une quête de tous les jours. La légitimité électorale ne suffit plus, même quand on a été élu à 54%. De ce point de vue, pour continuer d’être légitime ou de se considérer comme tel, il faut constamment justifier ses choix auprès du Peuple). Au sujet de son Premier ministre à qui il voulait donner naguère le pouvoir au point de l’inviter à regarder le fauteuil présidentiel avec des yeux écarquillés, il a complétement changé son discours : après son règne, dit-il en filigrane, c’est-à-dire à la fin de ses deux mandats, le guide de la révolution, qui passe tout son temps à maugréer -je ne suis pas sûr que ce mot traduit fidèlement le mot wolof qu’il a déjà utilisé non sans cynisme-, pourra enfin rêver d’un destin présidentiel. Sans doute le président Faye a-t-il changé les termes du contrat, si contrat il y a, entre lui et celui qui lui a «donné» le pouvoir. Sur ce débat fiévreux, soit dit en passant, je pose la question ainsi : sur quels instruments d’analyse et de mesure peut-on se baser pour attester avec certitude qu’il y a eu, en mars 2024, ce qu’on peut appeler un transfert de légitimité ? Au fond, contrairement au récit victimaire du parti Pastef sur lequel se fondent les croisades contre le Président, la réponse à cette question n’est pas si simple.
Ce nouveau comportement du gardien de la Constitution, qui a décidé de se liguer avec les gens du fameux «système» contre ses compagnons d’armes, a suscité le courroux des sbires de l’autre gardien -le pays grouille de gardiens- , qui estiment que leur guide (au sens moral et non politique du terme : nous assistons, depuis quelques années, à une moralisation de la scène politique, à savoir que nos concitoyens doivent désormais choisir entre le bien et le mal) a été victime d’une nouvelle trahison. De ce fait, il faut une nouvelle liste sur laquelle sont griffonnés les noms de celles et ceux qui veulent trépasser dans ce combat qui s’annonce mortel (je veux employer le langage martial de l’ancien chef de file de la grande insurrection : le «mot n’est pas de trop») avec le frère Diomaye. En fonction du rapport que l’on a avec le décret présidentiel, cette arme si létale qui peut ramener à tout rompre un privilégié dans le vrai monde, celui dans lequel vivent la plupart de nos compatriotes, on prend position : les députés du gardien de la révolution n’ont pas grand-chose à craindre en s’attaquant violemment au président de la République, sinon la mort prématurée de la législature au bout du second anniversaire de son installation, puisqu’ils sont élus par ce Peuple qui n’existe même pas dans leur discours ; les autorités nommées vont dans la rixe avec plus de circonspection, même s’il y a des comportements que l’on ne peut pas comprendre, tant ils sont absurdes.
Défenestrer les frondeurs
Pas un jour sans que le président Faye ne soit victime des croisades organisées par les factotums du manitou. Sur les réseaux dits sociaux et sur les chaînes de télévision, militants, députés, ministres et directeurs généraux se plaisent à l’abreuver de vilenies et à lui rappeler ses engagements et le droit chemin, celui qui mène à la candidature du démiurge, puisqu’il est à leurs yeux un traître (on assiste à l’entrée progressive du mot dans le débat public et, je le crois bien, il sera un «concept épouvantail» dans le discours du parti Pastef pour les prochaines années) qui a renfloué ce qu’on appelle trivialement le «système». Il est difficile de voir un chef d’Etat aussi affaibli par ses propres collaborateurs en seulement deux ans aux affaires. C’est du jamais vu.
C’est donc une lapalissade : jamais un président de la République n’a été victime à ce point de diatribes et d’injures. Des injures si infamantes pour notre pays. Il l’a lui-même souligné lors de la grande interview : il est démocrate, trop démocrate, ce qui explique tous les agissements de ses adversaires. Fautil en déduire qu’il croisera désormais le fer avec les impertinents ? Avec lui, les choses sont toujours incertaines du fait de son dilettantisme : sa coalition organise un meeting et il trouve un subterfuge pour ne pas y aller. Toujours est-il qu’on ne s’apitoiera pas sur son sort, puisqu’il a le pouvoir de se faire respecter (le journaliste El Hadj Assane Guèye lui a suggéré une idée pareille, et sur les réseaux sociaux, notamment sur X, les trolls de la révolution l’ont abreuvé d’injures). Car l’on ne peut pas être puissant et faible à la fois. Le Président Faye a un devoir de froideur : ses collaborateurs, qui s’attaquent à lui pour témoigner leur fidélité à un homme dont l’avenir politique, et c’est une bonne nouvelle pour notre pays, est incertain, doivent être défenestrés illico. Il a déjà éconduit quelques frondeurs. Mais la fronde continue.
Sévir contre le Premier ministre
La fronde continue surtout sous la férule du Premier ministre qui, au nom de sa légitimité réelle ou putative, peut et doit tout se permettre. Il détient une majorité écrasante au Parlement et peut utiliser cette arme contre le président de la République, entre autres menaces brandies par ses faire-valoir. De toute façon, depuis 2021, la République a toujours été clémente avec lui : on préfère la «paix» à son observance des lois et règlements. Ce raisonnement est dangereux et tout à fait faux. Par exemple : lors de la grande insurrection, nombre de nos concitoyens disaient que son arrestation allait embraser le pays, et qu’il fallait trouver une solution en dépit de sa condamnation ; il n’en est rien : on le débusqua, l’envoya en prison pour ses incartades, et il n’y avait âme qui vive dans les rues. Dans la théorie des institutions politiques, on dit ceci : quand il y a un conflit entre l’homme et l’institution, c’est celle-ci qui l’emporte parce que les institutions sont créées à juste titre pour apprivoiser les lubies des hommes, a fortiori quand il s’agit de l’Etat.
Toujours est-il qu’un sentiment d’invincibilité (sur le plan politique, dit-il avec fierté et naïveté, il est indestructible, ignorant ainsi que la politique même est une affaire de cycle et que l’illégitimité est la destinée de toute légitimité) lui donne le courage de brusquer son chef, de s’attaquer en continu aux institutions de la République, d’imaginer un bilan en dehors de celui du président, etc. Cette illusion de puissance est aussi entretenue par certains analystes politiques, qui invitent le président Faye à courber l’échine devant les croisades et comportements hors-la-loi de son Premier ministre, parce que, argumentent-ils, celui-ci a la capacité de bloquer le fonctionnement du pays en fomentant une crise institutionnelle (ils insistent surtout sur la composition politique de l’Assemblée nationale tout en oubliant ceci : en politique, la fidélité absolue n’existe pas) et en utilisant sa chair à canon pour s’engager dans une nouvelle insurrection.
En tenant un tel discours, nous ne faisons pas qu’affaiblir la fonction présidentielle : nous entérinons aussi l’idée pernicieuse selon laquelle il est impossible de se séparer d’un homme dont l’action à la tête du gouvernement n’est pas porteuse de résultats positifs (c’est peu dire), en dépit de nos ressources humaines. C’est une automutilation à laquelle nous devons échapper immédiatement. Le Président Faye a choisi un Premier ministre et son choix a montré toutes ses limites. Jusqu’à quand donc continuera-t-on de pratiquer la politique de l’autruche en dépit de l’évidence des déconfitures ? Peut-on se permettre de réduire les défis urgents et protéiformes de notre pays à l’ambition d’un homme, fût-il le plus légitime parmi nous ?
L’on ne le dira jamais assez : le président Bassirou Diomaye Faye, qui a prêté serment devant le Peuple sénégalais avec tout ce que cela implique, doit prendre ses responsabilités, fût-ce pour sauver son mandat qui a été victime en grande partie de la parole destructrice du Premier ministre. Sans doute doit-il se débarrasser du chef de file de la fronde et de ses lieutenants pour extirper notre pays du labyrinthe où il s’est fourvoyé, quitte à être le destinataire de tous les sobriquets péjoratifs du monde. Je ne fais pas l’apologie de la trahison -c’est d’ailleurs un mot dont il faut se méfier, puisque, comme je l’ai dit ci-dessus, il y a le risque de voir des gens le transmuer en arme politique-, mais celle du devoir d’ingratitude (et de froideur) qui est consubstantiel à l’exercice du pouvoir politique. Le président Faye doit choisir entre la République et un homme, pour dire les choses en langue vulgaire. Et choisir, on le sait, c’est exclure.
