«Les peuples ne tombent pas seulement sous le poids des crises. Ils tombent aussi lorsque leurs dirigeants refusent de regarder les crises en face.»
Le Sénégal traverse une séquence extrêmement préoccupante de son histoire économique et sociale. Les signaux d’alerte se multiplient dans presque tous les secteurs stratégiques du pays, mais le pouvoir semble davantage préoccupé par la maîtrise du récit politique que par la gestion rigoureuse des urgences nationales. Pendant que les difficultés s’accumulent dans les foyers, dans les universités, dans les entreprises et jusque dans les finances publiques, une partie de la classe dirigeante agit comme si la priorité restait la communication politique et l’entretien de la ferveur militante.
La réalité pourtant est brutale
Les bourses universitaires connaissent des retards qui plongent des milliers d’étudiants dans une précarité insoutenable. Beaucoup ne parviennent plus à payer leur logement, leur transport ou leur alimentation. L’Université virtuelle, devenue l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane du Sénégal traverse des perturbations si graves que l’hypothèse d’une année blanche alimente désormais les inquiétudes. Derrière ces difficultés, c’est toute une génération qui commence à perdre confiance dans les promesses de transformation sociale qui lui avaient été faites.
Les bénéficiaires des bourses de sécurité familiale attendent également leurs paiements dans l’angoisse. Pour beaucoup de ménages modestes, ces aides représentent la différence entre survivre et sombrer davantage dans la pauvreté. Or, dans un contexte de flambée des prix, chaque retard devient une violence sociale supplémentaire infligée aux plus vulnérables.
Dans le secteur privé, les tensions deviennent de plus en plus visibles. Des entreprises dénoncent des retards de paiement de l’Etat qui étranglent leur trésorerie. Certaines Pme (Petites et moyennes entreprises) ne parviennent plus à faire face à leurs charges. Des emplois sont menacés, en plus de ceux déjà perdus. Des fournisseurs hésitent désormais à travailler avec certaines structures publiques, par peur de ne pas être payés dans des délais raisonnables.
Cette situation nourrit une inquiétude grandissante autour de l’état réel des finances publiques.
Lorsque des engagements élémentaires peinent à être honorés, lorsqu’un Etat accumule des tensions de trésorerie et lorsque les partenaires financiers deviennent prudents, il ne s’agit plus de simples difficultés administratives. Il s’agit d’une crise de confiance.
C’est précisément dans ce contexte que les discussions avec le Fonds monétaire international prennent une importance capitale. Le président de la République semble chercher des solutions pour desserrer l’étau financier et restaurer une certaine crédibilité économique du Sénégal. Les orientations évoquées autour d’une restructuration ou d’un réaménagement de la dette traduisent d’ailleurs la gravité de la situation actuelle.
Mais au lieu d’unité et de cohérence au sommet de l’Etat, les Sénégalais assistent à un spectacle troublant de contradictions politiques. Au moment même où le chef de l’Etat tente de dénouer les difficultés avec le Fmi, un autre camp du pouvoir convoque une conférence pour se prononcer de manière presque équivoque contre cette orientation. Ce décalage alimente le doute, fragilise la lisibilité de la stratégie économique nationale et envoie un signal dangereux aux partenaires financiers internationaux.
Comment convaincre les bailleurs, les investisseurs et les institutions financières de la solidité d’une trajectoire lorsque le pouvoir lui-même semble traversé par des divergences aussi profondes sur des questions aussi vitales ?
Cette confusion est d’autant plus inquiétante que le pays a besoin aujourd’hui de clarté, de stabilité et de cohérence stratégique. Une économie déjà fragilisée ne peut supporter durablement des contradictions politiques permanentes au sommet de l’Etat.
Pendant ce temps, le parti au pouvoir organise des randonnées et des démonstrations de mobilisation militante présentées comme des moments de communion populaire. Mais beaucoup de Sénégalais y voient surtout une stratégie de diversion politique destinée à détourner l’attention des véritables urgences nationales. Car pendant que certains défilent sous des slogans triomphants, le peuple réel affronte des difficultés bien concrètes.
Le pays n’a pas besoin d’animations politiques permanentes. Il a besoin de réponses économiques crédibles.
Le chômage continue de frapper massivement les jeunes. Le pouvoir d’achat des ménages s’effondre. Les commerçants constatent une baisse inquiétante de la consommation. Les familles réduisent leurs dépenses essentielles. Les diplômés s’enfoncent dans l’attente et l’incertitude.
Même dans l’Administration, les inquiétudes deviennent perceptibles
Pourtant, au lieu de placer la souffrance sociale au centre du débat public, une partie de la scène politique préfère alimenter des polémiques autour d’un supposé conflit entre le président de la République et son Premier ministre. Cette obsession politicienne éloigne le débat national des préoccupations réelles des citoyens.
L’opposition elle-même doit sortir de cette facilité analytique. Son rôle historique ne consiste pas à commenter indéfiniment les rivalités internes du pouvoir. Elle doit mobiliser le Peuple autour des difficultés réelles que vivent les Sénégalais. Elle doit redevenir la voix des étudiants oubliés, des travailleurs précarisés, des entreprises étranglées, des familles fragilisées et des jeunes sans perspectives.
Une opposition sérieuse ne se construit pas sur les rumeurs de palais. Elle se construit sur la défense méthodique des intérêts du Peuple.
«Lorsque la politique devient un concours de communication, les peuples finissent toujours par rappeler brutalement les dirigeants à la réalité.»
Le Sénégal vit aujourd’hui un moment de vérité. Les slogans ne suffiront plus. Les récits héroïques ne suffiront plus. Les mises en scène militantes ne suffiront plus. Les populations jugeront désormais sur les résultats, sur la capacité à stabiliser l’économie, à restaurer la confiance, à protéger les plus vulnérables et à redonner des perspectives au pays.
L’histoire montre que les peuples peuvent accepter les sacrifices lorsqu’ils sentent la sincérité, la cohérence et la compétence. Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils sentent le déni, l’improvisation et la diversion.
Le temps du réel est toujours plus fort que le temps de la propagande.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/ Sénégal
