Au Sénégal, le délitement de l’école résulte d’un ensemble de facteurs : les politiques d’ajustement structurel, l’augmentation des effectifs, le manque de formation des enseignants, des programmes scolaires imposés par les bailleurs de fonds…
Il fut un temps où l’école publique était synonyme d’ascenseur social qui donnait les mêmes chances au fils du paysan qu’à celui du riche.
À cette époque-là, un élève qui terminait le cycle primaire avait un excellent niveau en langue et en culture générale. Le Cfee d’alors vaut le Bfem d’aujourd’hui. L’école publique a progressivement perdu de la qualité au point de devenir une « fabrique du crétin ». Nous empruntons ce terme au normalien et agrégé de lettres français Jean-Paul Brighelli qui a publié en 2005 aux éditions Gallimard « La Fabrique du Crétin : La mort programmée de l’école ». Cependant, le crétin dont il s’agit ici n’est pas le produit de la fabrique, mais son ingénieur, son directeur, son patron. En effet, Brighelli dénonce dans cet ouvrage un processus qui a fini par déliter en une trentaine d’années ce qui fut l’un des meilleurs systèmes éducatifs au monde.
Je sais que les contextes ne sont pas les mêmes, mais en France comme au Sénégal la baisse du niveau scolaire tient beaucoup d’un enchaînement de bonnes intentions mal maîtrisées et de calculs intéressés. Au Sénégal, le délitement de l’école résulte d’un ensemble de facteurs : les politiques d’ajustement structurel, l’augmentation des effectifs, le manque de formation des enseignants, des programmes scolaires imposés par les bailleurs de fonds, des grèves cycliques, etc.
Mais le fond du problème reste le même : le néolibéralisme, dont le but est de formater l’individu dont l’économie moderne a besoin. Dans « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley, les généticiens fabriquent en laboratoire une société qui va des alphas dominants aux epsilons imbéciles, les uns cadres dirigeants, les autres ouvriers obéissants. Avec le néolibéralisme, il s’agit de créer un epsilon polyvalent susceptible de passer, sans protester, de Cdd en prestataire et au chômage. Un « crétin », taillable et et corvéable à merci, au nez duquel on agiterait le chiffon rouge des millions de chômeurs qui rêveraient d’avoir un poste.
Une façon de lui dire qu’il devrait se sentir heureux d’avoir un job, même s’il est très mal payé. Bref, de l’avis de M. Brighelli, le système a produit ce qui lui était nécessaire : une main-d’œuvre bon marché, mise en concurrence avec un sous-prolétariat exotique, formé à une tâche précise, et surtout, débarrassé de la culture globale qui lui permettait, jadis, d’analyser le système, de se représenter dans ce système – et, in fine, de le critiquer. Résultat ? On forme des générations de frustrés qui revendiquent leur formation « Bac+… », mais qui n’ont aucune compétence.
Des décennies de désinvestissement dans l’école publique sénégalaise ont entraîné un état de délabrement intellectuel inquiétant des élèves. Nul besoin d’être un expert pour constater leur incapacité à réfléchir, leur totale allergie aux activités de l’esprit, leur analphabétisme profond. Malgré la baisse de niveau évidente, le public reste meilleur que le privé si l’on en juge aux résultats au bac et au concours général. Les meilleurs enseignants y sont encore sans oublier l’effet d’émulation. C’est pourquoi nombre d’élèves, qui avaient d’excellentes notes dans le privé, deviennent moyens une fois dans le public.
Paradoxalement, l’écrasante majorité des parents issus de la classe moyenne se tournent de plus en plus vers le privé pour la scolarisation de leurs enfants. Au début des années 2000, ce sont les grèves et les effectifs pléthoriques dans le public qui justifiaient un tel choix. Aujourd’hui, c’est devenu un effet de mode. De rang social à tenir. Certains parents complexés trouvent humiliant d’amener leurs enfants dans le public perçu comme la « poubelle ». C’était exactement le contraire il y a une trentaine d’années. À l’époque, généralement, ce sont des élèves renvoyés du public qui se tournaient vers le privé pour pouvoir continuer leur scolarité. L’évolution de la perception en dit long sur la crise que traverse l’école publique. Redonner à l’école publique son lustre d’antan est une urgence nationale.
