Sartre (Plaidoyer pour les intellectuels, 1972) a raison, l’intellectuel est un technicien du savoir pratique, mais tout technicien du savoir n’est pas un intellectuel. Sartre emboîte le pas à Socrate qui accusait les sophistes d’être en quelque sorte des avilis de l’esprit : vendre son corps et vendre son esprit, ce n’est pas tellement différent. Le technicien du savoir qui constate la contradiction entre l’universalité de son savoir ou de son savoir-faire et l’usage exclusif et ségrégationniste qu’en fait une classe, doit adopter la posture de la dénonciation. Il ne peut être celui qui cautionne une idéologie dominante en faisant de son statut (réel ou factice) un outil de validation de cette domination : une telle posture est une apostasie.
Il faut d’ailleurs s’indigner de l’usage outrancier, dérangé et mensonger des notions d’intellectuel et de personnalité. Un intellectuel qui n’a rien produit et qui n’est connu que par le biais de la politique est un piètre idéologue qui n’est ni politicien ni intellectuel au sens plein du terme. Il ne faut pas usurper sa fonction pour valider une volonté de puissance. On ne peut pas prétendre se battre pour l’Etat de Droit, le respect de la Constitution, la souveraineté du Peuple et venir cautionner des révisions constitutionnelles qui touchent substantiellement ladite Constitution sans passer par le quitus du Peuple. Or, le Peuple, seul souverain, ne peut donner son quitus que par la voie référendaire.
Il faut vraiment être borné pour confondre légitimité populaire et souveraineté, c’est impardonnable. La souveraineté ne se donne ni se prête ; elle est exercée en permanence par le Peuple : il n’y a pas de congé en matière de souveraineté ; faire cette confusion est une absurdité qui montre à quel point ce pays est fait de malentendus. C’est à se demander si nous comprenons réellement les théories que nous enseignons et les livres que nous lisons. Ce passage du Contrat social me vient à l’esprit quand je vois avec quelle désinvolture on s’accoquine avec le mensonge académique consistant à surfer sur des imprécisions épistémiques ou conceptuelles pour homologuer l’infâme.
«On doit concevoir par-là, que ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l’intérêt commun qui les unit, car dans cette institution, chacun se soumet nécessairement aux conditions qui imposent aux autres ; accord admirable de l’intérêt et de la justice, qui donne aux délibérations communes un caractère d’équité qu’on voit évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie.
Par quelque côté qu’on remonte au principe, on arrive toujours à la même conclusion ; savoir que le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, et doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsi, par la nature du pacte, tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale, oblige ou favorise également tous les citoyens, en sorte que le souverain connaît seulement le corps de la Nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent. Qu’est-ce donc proprement qu’un acte de souveraineté ? Ce n’est pas une convention du supérieur avec l’inférieur, mais une convention du corps avec chacun de ses membres : convention légitime, parce qu’elle a pour base le contrat social ; équitable, parce qu’elle est commune à tous ; utile, parce qu’elle ne peut avoir d’autre objet que le bien général ; et solide, parce qu’elle a pour garant la force publique et le pouvoir suprême. Tant que les sujets ne sont soumis qu’à de telles conventions, ils n’obéissent à personne, mais seulement à leur propre volonté ; et demander jusqu’où s’étendent les droits respectifs du souverain et des citoyens, c’est demander jusqu’à quel point ceux-ci peuvent s’engager avec eux-mêmes, chacun envers tous et tous envers chacun d’eux.
On voit par-là que le pouvoir souverain, tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu’il est, ne passe ni ne peut passer les bornes des conventions générales, et que tout homme peut disposer pleinement de ce qui lui a été laissé de ses biens et de sa liberté par ces conventions ; de sorte que le souverain n’est jamais en droit de charger un sujet plus qu’un autre, parce qu’alors l’affaire devenant particulière, son pouvoir n’est plus compétent.» Livre II, chapitre IV
Non à cette souillure morale appelée révision constitutionnelle
Ce qui se joue, c’est une séance de rattrapage, un repêchage d’un candidat banni par la République et répudié par son compagnon politique. La démocratie ne peut pas abolir la République, car elle deviendrait unipare, c’est-à-dire handicapée, et donc, sans beaucoup de dynamisme. La République ne peut pas être prise en otage dans un jeu de yoyo entre deux protagonistes. Elle transcende nos divergences et les régule en même temps : elle ne saurait par conséquent devenir un instrument à la merci de factions politiques. Au nom de quoi une personne qui n’a pas encore réglé ses comptes avec la Justice devrait-elle assujettir notre République et notre quiétude pour avoir une virginité politique et morale.
Il faut dire à cet individu que l’exemplarité n’est jamais conférée par la force, et que la meilleure grandeur est celle naturelle, pas celle d’établissement (Pascal). Tous les titres et fonctions deviennent comme des affiquets sur les pans d’une veste portée par un singe lorsqu’ils sont attribués à une personne dénuée d’exemplarité. Les grandeurs de conventions sont éphémères, sujettes à la manipulation et à la tricherie, tandis que celles naturelles sont des forces de l’âme. Les hommes sont tellement bornés qu’ils ont couronné et couvert d’éloges des monstres comme Mussolini, Hitler, Idy Amin Dada, Blaise Compaoré, etc.
On ne peut pas faire payer à la République le poids de ses propres débauches. Un homme d’honneur doit se soucier d’abord de laver son honneur avant de prétendre aux honneurs. Tous les honneurs du monde ne suffisent pas à retrouver un honneur perdu. Entre des honneurs factices ou volés et l’honneur, l’homme de valeur choisit l’honneur. C’est pourquoi toute course effrénée vers les honneurs devient suspecte, elle est le symptôme d’un déficit d’honneur.
Alassane K. KITANE
