Depuis près de deux ans, le débat national est dominé par les rivalités politiques, la conquête du pouvoir et les candidatures pour 2029. Pendant ce temps, l’économie ralentit, les entreprises manquent de visibilité, les investissements sont reportés et des milliers de travailleurs vivent dans l’incertitude.
Le Sénégal ne peut pas consacrer cinq années à préparer la prochaine élection présidentielle. Gouverner aujourd’hui, c’est soutenir les entreprises, protéger l’emploi, payer les fournisseurs de l’État et créer un environnement favorable à l’investissement.
L’économie mérite une attention plus grande de la part du gouvernement, de l’opposition, du secteur privé et de toute la société.
Le BTP : l’exemple d’une décision légitime devenue économiquement coûteuse
En 2024, l’État a suspendu des chantiers, notamment sur le littoral de Dakar, afin de contrôler la légalité des titres fonciers et de protéger le domaine public maritime. Cette volonté d’assainissement était légitime.
Mais lorsque les contrôles s’éternisent sans calendrier clair, l’incertitude finit par produire des conséquences sur toute l’économie. La suspension prolongée des chantiers, ajoutée aux impayés de l’État et aux difficultés de financement, a profondément fragilisé le BTP.
Ce secteur représente plus de 4 % du PIB et emploie directement plus de 200 000 personnes. En l’espace d’un an :
• le chiffre d’affaires de la construction a reculé de 19,6 % ;
• l’activité des cimentiers a diminué de 7,3 % ;
• les arriérés dus par l’État au secteur ont été estimés à près de 350 milliards FCFA ;
• certaines entreprises ont considérablement réduit leurs effectifs ou placé leurs ouvriers et prestataires en attente ;
• le programme de désenclavement de 500 milliards FCFA, portant sur plus de 2 700 kilomètres de routes, est resté bloqué pendant plus d’un an.
Un chantier arrêté n’est pas seulement un bâtiment qui ne se construit plus. C’est du ciment qui n’est pas commandé, des camions immobilisés, des ouvriers sans revenus, des PME sans trésorerie et des recettes fiscales qui ne rentrent pas.
Toute une chaîne est touchée : cimenteries, transporteurs, quincailleries, architectes, ingénieurs, artisans, restauratrices et fournisseurs.
Le même risque existe dans le secteur extractif !
Selon le rapport ITIE 2024, le secteur extractif a généré environ 455,99 milliards FCFA, dont près de 435,82 milliards ont été affectés au budget de l’État. Les mines représentent environ 369,68 milliards, contre 77,70 milliards FCFA pour les hydrocarbures.
Renégocier les contrats afin de récupérer les impôts dus, renforcer le contenu local et obtenir une meilleure rémunération pour le Sénégal est parfaitement légitime. Mais une renégociation trop longue ou imprévisible peut également provoquer d’importantes pertes d’opportunités.
Face à l’incertitude contractuelle, les entreprises peuvent :
• suspendre leurs nouveaux investissements ;
• réduire les commandes auprès des fournisseurs sénégalais ;
• geler les recrutements ;
• reporter des projets industriels ;
• transférer leurs capitaux vers d’autres pays ;
• retarder la formation et le transfert de compétences.
Ces pertes sont parfois invisibles. Il s’agit de l’entreprise qui renonce à s’installer, de l’usine qui n’est jamais construite, de la PME qui ne reçoit aucun marché et de l’emploi qui ne voit jamais le jour.
La souveraineté ne consiste donc pas uniquement à réclamer une plus grande part des revenus. Elle consiste aussi à développer la transformation locale, créer des emplois et conserver davantage de valeur au Sénégal.
La souveraineté exige une méthode
Le Sénégal doit auditer et renégocier lorsque l’intérêt national l’exige, mais avec une méthode ferme, transparente et limitée dans le temps :
• publier les conclusions des audits ;
• fixer un calendrier précis aux négociations ;
• récupérer les impôts et redevances réellement dus ;
• garantir la continuité des activités conformes à la loi ;
• imposer des engagements mesurables de contenu local ;
• protéger les PME et les emplois sénégalais ;
• investir les revenus dans l’agriculture, l’énergie, la santé, l’éducation et l’industrie.
L’expérience du BTP doit nous servir de leçon. Une décision de contrôle, même nécessaire, devient destructrice lorsqu’elle conduit à l’enchaînement suivant : suspension, incertitude, baisse de l’activité, disparition des commandes, pertes d’emplois et diminution des recettes publiques.
Le Sénégal ne doit ni conserver des contrats injustes au nom de la stabilité, ni paralyser son économie au nom de la souveraineté.
Il faut renégocier sans bloquer, contrôler sans improviser et défendre les intérêts nationaux sans sacrifier les entreprises et les travailleurs.
Pendant que la classe politique pense déjà à 2029, les familles attendent des emplois, les PME attendent leurs paiements et les investisseurs attendent de la visibilité.
La campagne électorale peut attendre. L’économie sénégalaise, elle, ne le peut plus.
