Le projet de création de l’ECO constitue l’une des ambitions les plus importantes de la CEDEAO depuis plusieurs décennies. Toutefois, les derniers rapports de l’Agence Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (AMAO) montrent que les conditions économiques et institutionnelles nécessaires à son lancement sont encore loin d’être réunies.

 *Une convergence macroéconomique encore très insuffisante* 

Les rapports de l’AMAO montrent que, malgré quelques progrès, la convergence des économies de la CEDEAO reste limitée.

En 2024 :

un seul pays, le Bénin, respecte simultanément les six critères de convergence ;

la Côte d’Ivoire, le Cap Vert le Togo n’en respectent que cinq ;

le Sénégal en respecte quatre ;

plusieurs pays restent très éloignés des objectifs en matière de déficit budgétaire, d’inflation et de dette publique.

Les écarts sont particulièrement marqués :

le déficit budgétaire varie de moins de 3 % du PIB dans certains pays à plus de 13 % dans d’autres ;

l’inflation est inférieure à 2 % dans plusieurs pays de l’UEMOA mais dépasse 30 % au Nigeria ;

les monnaies nationales de plusieurs pays de la ZMOA ont subi de fortes dépréciations alors que le franc CFA est demeuré stable.

Ces divergences montrent que les économies de la CEDEAO ne constituent pas encore une zone monétaire suffisamment convergente pour partager une politique monétaire unique.

 *Pourquoi l’ECO ne peut pas être lancé en 2027* 

Le calendrier politique prévoit un lancement de l’ECO en 2027. Cependant, cette échéance apparaît aujourd’hui irréaliste.

Une monnaie unique ne peut être instaurée durablement que lorsque les États participants présentent une convergence suffisante de leurs finances publiques, de leur inflation, de leur dette, de leurs systèmes financiers et de leurs institutions monétaires.

Or les rapports de l’AMAO montrent que ces conditions sont loin d’être réunies.

En outre, la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO complique encore davantage la construction de cette future union monétaire.

 *Pourquoi l’UEMOA ne peut pas être concernée* 

L’UEMOA dispose déjà :

d’une banque centrale commune ;

d’une monnaie unique stable ;

d’un marché financier intégré ;

d’une supervision bancaire commune ;

d’un système régional de paiement ;

d’institutions fonctionnelles.

Dans ces conditions, il serait économiquement irrationnel qu’un État quitte une union monétaire opérationnelle, crédible et éprouvée pour rejoindre une monnaie qui n’existe pas encore et dont les conditions de mise en œuvre ne sont pas réunies.

L’ECO ne saurait donc, à court terme, concerner les pays de l’UEMOA. La logique économique conduit plutôt à considérer l’UEMOA comme le noyau autour duquel pourrait se construire progressivement la future union monétaire de la CEDEAO.

 *Les enseignements de l’histoire* 

L’histoire des unions monétaires africaines montre que les élargissements se sont toujours faits progressivement.

La Guinée équatoriale a rejoint la zone franc d’Afrique centrale (aujourd’hui CEMAC) en 1985.

Le Mali, qui avait quitté l’UMOA en 1962 pour créer son propre franc malien, a réintégré l’Union en 1984, retrouvant ainsi le franc CFA.

La Guinée-Bissau est devenue membre de l’UEMOA en 1997, après un important processus d’adaptation institutionnelle et économique.

Dans chacun de ces cas, le pays candidat s’est intégré dans une union monétaire déjà existante. L’union n’a jamais été dissoute pour être remplacée par une nouvelle monnaie.

 *L’exemple de la zone euro* 

L’expérience européenne est également riche d’enseignements.

L’euro a été lancé en 1999 avec 11 pays participants. La monnaie fiduciaire est entrée en circulation en 2002.

Depuis lors, la zone euro s’est progressivement élargie :

Grèce (2001) ;

Slovénie (2007) ;

Chypre et Malte (2008) ;

Slovaquie (2009) ;

Estonie (2011) ;

Lettonie (2014) ;

Lituanie (2015) ;

Croatie (2023).

Aujourd’hui, la zone euro compte 21 États membres.

L’Union européenne n’a jamais demandé aux membres fondateurs d’abandonner l’euro pour créer une nouvelle monnaie à chaque élargissement. Ce sont les nouveaux États qui ont progressivement rejoint une union monétaire déjà opérationnelle après avoir satisfait aux critères de convergence.

 *Notre proposition : un élargissement progressif de l’UEMOA* 

À la lumière de ces expériences, nous proposons une stratégie graduelle de construction de l’union monétaire ouest-africaine.

Dans une première phase, l’UEMOA serait progressivement élargie aux pays de taille modeste de la CEDEAO, à l’exclusion, dans un premier temps, du Ghana et du Nigeria.

Les principales conditions seraient les suivantes :

1. Une phase d’observation institutionnelle

Avant toute demande officielle d’adhésion, le pays candidat désignerait un observateur auprès des principales institutions de l’Union, notamment du Comité de politique monétaire de la BCEAO. Cette immersion permettrait aux autorités nationales d’apprécier concrètement le fonctionnement de la politique monétaire commune et d’évaluer, sur la base des faits, la réalité de la souveraineté monétaire de l’UMOA, souvent contestée dans le débat public.

2. Une convergence institutionnelle

Le pays candidat devrait harmoniser sa législation avec le Traité de l’UEMOA et l’ensemble des réglementations économiques, commerciales, financières, bancaires, fiscales, douanières et statistiques de l’Union.

3. Une convergence budgétaire réaliste

Le déficit budgétaire moyen ne devrait pas dépasser 5 % du PIB au cours des trois années précédant l’adhésion. Une fois membre, le pays poursuivrait progressivement sa convergence vers la norme communautaire de 3 %.

4. L’inflation ne serait plus une condition préalable

Nos travaux publiés dans Modern Economy montrent que la principale explication de la non-convergence des taux d’inflation entre l’UEMOA et la ZMOA réside dans les différences d’évolution des taux de change.

Référence :

Ndiaye, A. (2021). Exchange Rates and Inflation Rates Convergence in ECOWAS. Modern Economy. 

L’adhésion au franc CFA permettrait donc d’éliminer l’une des principales sources de l’inflation dans plusieurs pays candidats. La convergence de l’inflation deviendrait une conséquence naturelle de l’adhésion plutôt qu’une condition préalable.

5. Une période transitoire

Les nouveaux membres bénéficieraient d’une période de transition de trois à cinq ans afin d’achever leur convergence budgétaire et institutionnelle.

6. Une seconde phase

Une fois cette première étape consolidée, l’intégration du Ghana et du Nigeria pourrait être envisagée, lorsque leurs économies présenteront un niveau de convergence compatible avec une union monétaire.

En Conclusion : les rapports de l’AMAO montrent clairement que la convergence économique actuelle de la CEDEAO est insuffisante pour permettre un lancement crédible de l’ECO en 2027. Dans ces conditions, il apparaît tout aussi peu réaliste d’envisager que les pays de l’UEMOA abandonnent une union monétaire stable, crédible et pleinement opérationnelle pour rejoindre une monnaie qui n’est ni institutionnellement ni macroéconomiquement prête.

L’expérience de l’UEMOA, de la CEMAC et de la zone euro conduit à privilégier une démarche pragmatique : élargir progressivement une union monétaire existante plutôt que créer ex nihilo une nouvelle union regroupant simultanément des économies encore très divergentes. Une telle stratégie offrirait les meilleures chances de faire de l’ECO, à terme, une monnaie unique crédible et durable pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.

Pr Amath Ndiaye 

FASEG-UCAD

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