Dimanche soir, des quartiers entiers ont été plongés dans le noir. La Senelec a annoncé une «contrainte technique majeure et ponctuelle» sur la centrale de West African Energy (Wae) au Cap des Biches, soit environ 240 mégawatts retirés du réseau au moment de la pointe. L’événement a déclenché son lot habituel de colère et de théories. Il mérite mieux : l’histoire de cette centrale, reconstituée à partir de faits publics et vérifiables, raconte en six ans tout ce qui fait la fragilité de notre système électrique. L’ambition, l’argent, la justice, la politique, et la physique, qui finit toujours par présenter la facture.

Une centrale plus rapide que son carburant
Octobre 2020. West African Energy, un consortium d’investisseurs sénégalais mené par Samuel Sarr, ancien ministre de l’Energie, signe avec le constructeur turc Çalik Enerji et General Electric pour édifier une centrale à gaz de 366 Mw à Rufisque. C’est une première historique : le premier grand projet électrique porté à 100% par du capital privé national, environ 80 millions d’euros de fonds propres complétés par des financements d’Africa Finance Corporation, de Coris Bank et d’Afreximbank, pour un investissement total d’environ 283 milliards de francs Cfa. Sur le papier, tout y est : la plus grosse centrale du pays, du capital sénégalais, et le gaz national qui doit venir l’alimenter.
Mais un défaut de conception systémique est déjà là, et il est le nœud de toute l’histoire : la centrale avance plus vite que son carburant. Pendant que le chantier progresse, le gaz national, lui, n’a ni pipeline vers Rufisque ni date ferme. Le projet Yakaar-Teranga, censé fournir le marché domestique, accumulera les retards jusqu’au retrait de son opérateur principal. Personne, dans l’appareil d’Etat d’alors, ne synchronise le calendrier de la machine et celui de sa molécule. Cette faute de planification date de la conception du projet ; elle précède tous les gouvernements qui auront ensuite à la gérer.
La guerre des actionnaires au pire moment
La mise en service était annoncée pour août 2024 en cycle simple, février 2025 en cycle combiné. C’est au moment précis où la centrale approche de l’achèvement que la gouvernance implose : en novembre 2024, un conflit entre actionnaires éclate au grand jour, et Samuel Sarr est arrêté puis inculpé d’abus de biens sociaux portant sur environ 8 milliards de francs, sur plainte d’un actionnaire, par ailleurs ancien président du Conseil d’administration. L’affaire est toujours pendante devant la Justice et la présomption d’innocence s’applique pleinement. Une chose est certaine : pendant les mois critiques de la fin de chantier et des essais, l’actif le plus stratégique du pays a été piloté par une entreprise en guerre contre elle-même. Ce que cette période a coûté en rigueur de maintenance et de mise au point, seul un audit pourrait le dire.
Dix-sept mois au gasoil
Le 11 avril 2025, premier allumage réussi, puis synchronisation au réseau. La plus puissante centrale du Sénégal démarre dans des conditions singulières : sous nuage judiciaire, et au gasoil, parce que le gaz pour lequel elle a été conçue n’est pas là. Démarrer quand même était un choix défendable, car l’alternative était de délester tous les soirs en laissant 240 Mw à l’arrêt. Mais ce choix a un double prix, connu et documenté.
Le prix financier d’abord : injecter 240 Mw en brûlant du combustible liquide représente de l’ordre de 1, 7 million de litres par jour, soit environ 1, 2 à 1, 3 milliard de francs Cfa par jour, contre une fraction de ce montant au gaz. Le prix technique ensuite : une turbine conçue pour le gaz naturel qui fonctionne des mois en base au combustible liquide subit une flamme plus agressive, les impuretés du gasoil (soufre, vanadium, sédiments) qui corrodent les aubes à haute température, et une consommation accélérée de son capital de maintenance, les constructeurs comptant une heure au combustible liquide comme sensiblement plus usante qu’une heure au gaz. Rien de tout cela n’est une opinion : c’est la documentation technique de l’industrie. La centrale a passé au moins quinze de ses dix-sept mois de vie au gasoil.

Nationaliser l’actif, c’est nationaliser l’usure
En avril 2026, la Senelec rachète 100% de West African Energy. La décision peut se comprendre et se défendre : il fallait sortir d’une triple crise, de gouvernance, financière et de sécurité d’approvisionnement, et l’Etat était le seul acheteur capable de rassurer les créanciers dans les délais. Mais il faut en dire la conséquence avec la même clarté : l’Etat n’a pas seulement nationalisé une centrale, il a nationalisé son usure, son gasoil et son risque de panne. Depuis avril, chaque jour de combustible et chaque incident sont intégralement à la charge du contribuable.
Une question centrale reste sans réponse publique : à quel prix ce rachat s’est-il fait ? Racheter à sa valeur de neuf une machine vieillie prématurément par dix-sept mois de combustible liquide serait une très mauvaise affaire publique ; l’acheter à sa juste valeur décotée serait, au contraire, une opération raisonnable. Impossible d’en juger : les conditions financières n’ont jamais été publiées. Pour un actif payé par la collectivité, ce silence n’est pas acceptable.

Trois gouvernements, une même dette de transparence
Entre-temps, le paysage politique a basculé : le Premier ministre Ousmane Sonko a été démis en mai 2026 et remplacé par Ahmadou Alhaminou Lô, et El Hadji Abdourahmane Diouf a succédé en juin à Birame Soulèye Diop au ministère de l’Energie. Le calendrier gazier officiel, dévoilé cet été, prévoyait des essais fin juillet, une alimentation au gaz naturel liquéfié importé à partir d’août grâce à une station de regazéification transitoire, puis le gaz par pipeline en 2027. A ce jour, aucune confirmation publique que la bascule d’août est effective.
Il faut le dire sans détour, parce que c’est ce qui distingue l’analyse de la polémique : cette affaire traverse trois gouvernements. Le défaut de séquencement entre la centrale et son carburant date de la conception du projet, avant 2024. Le démarrage au gasoil, la solution Gnl transitoire et la nationalisation relèvent de la période suivante. La gestion de la bascule au gaz et de la panne actuelle incombe à l’équipe en place. Chercher un coupable unique dans ce dossier, c’est se tromper d’exercice ; aucun camp n’en sort indemne, et c’est précisément pourquoi la seule posture utile est d’adresser des exigences à l’Etat continu, celui qui demeure quand les gouvernements passent.
La physique, elle, ne fait pas de politique. Une seule machine porte environ 25% de la capacité installée du pays et 15% de sa pointe. En France, la plus grosse unité de production représente environ 1, 5% de la pointe, et le système est dimensionné pour survivre à sa perte à tout instant. Quand 15% de la pointe reposent sur une machine jeune, sollicitée au mauvais combustible et sans doublure, la panne n’est pas une surprise : c’est une probabilité qui attendait sa date.

Quatre demandes précises
Comprendre d’abord, exiger ensuite. Quatre demandes, toutes vérifiables, toutes réalisables :
1.La publication du rapport d’incident de la panne du 6 septembre, avec ses causes techniques établies.
2.La publication trimestrielle du taux de disponibilité et du coût de production de chaque centrale du parc, comme la comptabilité dissociée prévue par l’article 15 du Code de l’électricité de 2021 le permet.
3.La publication des conditions financières du rachat de Wae par la Senelec, s’agissant d’argent public.
4.La confirmation, ou l’infirmation, de la bascule au gaz annoncée pour août, avec un calendrier 2027 engageant et des jalons publics.
La centrale du Cap des Biches redémarrera. La vraie question est de savoir si notre manière de gouverner l’électricité redémarrera avec elle : en publiant les chiffres, en synchronisant les calendriers, et en cessant de faire reposer le sort énergétique d’un pays sur une seule machine et sur le silence.
Djiby SECK
Analyste quantitatif spécialisé dans les marchés de l’énergie
Passé par Edf R&D, TotalEnergies et Gems-Engie
Diplômé du Master Probabilités et Finance (ex-Dea El Karoui) de Sorbonne Université et de l’Ecole Polytechnique
Créateur de Sakkanal, application et simulateur indépendants de suivi de la tarification électrique sénégalaise (sakkanal.app).
Contact : admin@jabra-il.com

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