Derrière les grands projets et les ouvrages inaugurés à grands renforts de communication, un autre paysage se dessine, celui d’un patrimoine public qui s’use faute d’entretien et de renouvellement. L’alerte lancée par le directeur de l’OFOR (voir Sud Quotidien du 14 septembre 2026), sur l’état des forages ruraux, cache une réalité plus vaste d’infrastructures qui arrivent à bout de souffle. De l’eau aux routes, des écoles aux hôpitaux, des réseaux d’assainissement aux marchés, des infrastructures électriques aux ouvrages de transport, le pays fait face à une même maladie. Il a beaucoup construit, parfois à grands frais, mais n’a pas suffisamment entretenu ce qui existe déjà. Le résultat est visible dans les routes qui se délitent, les forages qui arrivent en fin de vie, les écoles vétustes, les réseaux d’assainissement vieillissants, les plateaux techniques hospitaliers qui se dégradent et les équipements publics achevés mais inutilisés. Le diagnostic officiel est difficile à contourner. Le pays doit moins penser à construire qu’à préserver, réhabiliter et exploiter son patrimoine renseigne Sud.

Un pays qui découvre l’âge de ses infrastructures 

Le propos de Serigne Mbacké Dieng, directeur de l’Office des forages ruraux, dépasse largement le seul secteur de l’hydraulique. Lorsqu’il affirme qu’un tiers des forages ruraux a dépassé sa durée de vie, il met au jour un phénomène qui se retrouve, sous des formes différentes, dans plusieurs secteurs de la vie publique. Le pays est confronté à un vieillissement progressif de son patrimoine infrastructurel. Une partie importante des équipements construits au cours des dernières décennies arrive simultanément à maturité. Or les politiques publiques ont longtemps privilégié la construction de nouveaux ouvrages, tandis que la maintenance préventive, le renouvellement des équipements et la constitution de provisions financières pour les grosses réparations sont insuffisants. La nouvelle Stratégie nationale de développement Sénégal 2050 reconnaît un problème plus général d’efficacité de l’investissement. Le document indique que le taux d’investissement a fortement progressé, mais que son efficacité est une grande contrainte. Sur les dix dernières années, il aurait fallu 6,7 unités d’investissement pour générer une unité supplémentaire de croissance. [1] Voilà le cœur du problème. 

Le Sénégal n’est pas un pays qui n’investit pas. Il est un pays qui doit mieux entretenir, mieux exploiter et mieux rentabiliser ce qu’il a déjà construit. Le Conseil interministériel consacré aux infrastructures, tenu le 21 mai 2026, sous la présidence du Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko, avait donné une dimension officielle à ce constat. Le gouvernement y avait recensé 245 actifs et projets infrastructurels répartis en plusieurs catégories, dont des infrastructures achevées mais non mises en service, des actifs déjà exploités pouvant être valorisés, et des projets à achever. [2] Depuis 2023 au moins, les alertes se multiplient sur l’état du pont Émile Badiane de Ziguinchor par exemple, sans qu’une réponse à la hauteur du péril ne soit encore apportée. Une auscultation réalisée dès 2005 avait déjà relevé des dégradations avancées et des cavités importantes sur les pieux centraux, susceptibles de menacer la stabilité de l’ouvrage. Les fissures, l’effritement du béton, la corrosion des armatures et les vibrations provoquées par les poids lourds continuent d’alimenter l’inquiétude. 

Après la chute mortelle d’un minibus en mai 2026 et le report de la pose de la première pierre du second pont, l’attente confine aujourd’hui à l’inacceptable. Il en est de même de la passerelle de Yoff-Tonghor, violemment percutée dans la nuit du 11 décembre 2024, par un camion dont la benne était restée levée, provoquant d’importants dégâts et un blessé léger. Pour des raisons de sécurité, l’ouvrage a été déposé. Deux ans plus tard, elle gît toujours, démontée, sur le trottoir, et sa protection destinée aux piétons pose une question autrement plus inquiétante. Une passerelle qui devait sécuriser la traversée a laissé place à un vide au bord d’une chaussée fortement fréquentée, contraignant les piétons à composer avec le trafic pour traverser. L’incident provoqué par l’incivisme d’un poids lourd ne saurait se transformer en condamnation des usagers à la dangerosité. Ailleurs, à côté des infrastructures qui se dégradent, il en existe qui dorment. Certaines vieillissent parce qu’elles ne sont pas exploitées. D’autres fonctionnent mais sans entretien suffisant ou inexistant. D’autres encore sont inachevées. Le problème n’est donc plus seulement celui du déficit infrastructurel, mais celui de la gestion du patrimoine public. 

L’eau rurale, le révélateur d’une crise plus vaste 

Le secteur hydraulique fournit probablement l’un des exemples les plus nets de cette usure. Le patrimoine confié à l’OFOR compte un peu plus de 2 600 forages. Selon son directeur, environ un tiers a dépassé sa durée de vie. Les réseaux, dont certains remontent aux années 1950, accusent un déclin notable. Les châteaux d’eau connaissent la même situation. Le problème est aggravé par le fait que les ouvrages fonctionnent encore, tout en étant techniquement en fin de vie. Un forage vieillissant n’est pas nécessairement un forage à l’arrêt. C’est un forage qui devient progressivement plus fragile et dont la probabilité de panne augmente. 

L’OFOR indique perdre en moyenne un ouvrage par mois. Le programme d’urgence de 10 milliards de francs CFA prévu en 2026 devait permettre de renouveler ou réhabiliter 60 forages. Le projet d’alimentation en eau potable en milieu rural, phase 2, prévoit de son côté 100 nouveaux forages, une centaine de châteaux d’eau et 1 450 kilomètres de réseau. [3] L’incohérence est manifeste. Le pays affiche un taux d’accès amélioré à l’eau élevé tout en connaissant des difficultés importantes de continuité et de qualité. Le directeur de l’OFOR lui-même appelle à distinguer le simple accès amélioré de l’accès sécurisé, qui doit intégrer la disponibilité, la continuité et la qualité de l’eau. C’est une distinction essentielle pour comprendre l’état réel des infrastructures. Un service peut exister statistiquement tout en étant médiocre dans la vie quotidienne. Le même problème est noté dans les zones où l’eau est saumâtre, comme dans certaines parties du centre du pays et à Touba. Dans cette dernière ville, l’OFOR a dû remplacer des pompes et des colonnes d’exhaure en acier galvanisé par de l’acier inoxydable pour résister à la corrosion. La production annoncée est passée de 145 000 à 185 000 mètres cubes par jour et 1 080 fuites ont été réparées avant le dernier Magal. Le problème hydraulique est donc double. Il faut encore construire, mais il faut surtout renouveler systématiquement. 

Les routes commencent à payer la facture du retard d’entretien

La situation routière confirme la tendance. Le directeur général du Fonds d’entretien routier autonome a dressé en août 2026 un constat préoccupant. La proportion des routes revêtues classées en bon état est passée de 84 % en 2022 à 78,2 % en 2025. Pour le réseau non revêtu, 51,7 % est classé en mauvais état. [4] La dégradation routière n’est pas seulement une question de confort. Elle a un coût économique, social et humain. La Stratégie nationale de développement souligne elle même que la dégradation des infrastructures routières, principalement liée à l’insuffisance des ressources consacrées à leur entretien, fait partie des facteurs contribuant à l’insécurité routière. Le document indique que les accidents de la circulation représentent chaque année, des pertes comprises entre 3 % et 5 % du PIB. [5] 

Le phénomène est aussi visible dans les zones urbaines. À Touba, plusieurs axes sont très dégradés. À Bakel, des élus locaux ont alerté sur l’état d’une piste de 42 kilomètres reliant Sinthiou Fissa à Yérimalé, pourtant réalisée en 2022. [6]

Le problème montre une faiblesse structurelle de la politique d’entretien. Une route neuve peut être livrée avec des équipements modernes, mais sans suivi financier et technique permettant d’assurer son entretien sur vingt ou trente ans, elle finit inévitablement par rejoindre le stock des infrastructures dégradées. Le gouvernement dit vouloir inverser cette logique. En Conseil des ministres du 16 juillet 2026, il a annoncé la préparation d’un programme national d’urgence de construction et de réhabilitation des ouvrages de franchissement, notamment les ponts. [7] 

Assainissement, le patrimoine invisible qui vieillit sous les villes

L’assainissement est probablement l’un des secteurs où le vieillissement des infrastructures produit les effets les plus coûteux tout en restant le moins visible. Le ministère de l’Hydraulique reconnaît la nécessité de réduire la vétusté des réseaux de collecte et de transport, notamment à Dakar. [8] Les données disponibles dans le Compact national pour la sécurité de l’eau 2026-2030 sont plus préoccupantes. Le document estime que seulement 28 % de la population urbaine bénéficie d’un assainissement géré de manière sûre et que 17 % seulement des eaux usées domestiques sont traitées. Il fait état d’un déficit chronique de maintenance touchant les stations d’épuration et les réseaux. [9] Un autre document technique du CETUD fait état d’un taux de vétusté supérieur à 35 % du réseau urbain d’assainissement. [10]. Il faut prendre la mesure de ce que cela signifie. Une conduite enterrée ne fait pas de bruit lorsqu’elle vieillit. Elle se fissure, fuit, s’obstrue, s’effondre ou laisse pénétrer des eaux parasites. Le problème n’apparaît parfois qu’au moment où la chaussée s’affaisse ou lorsque les pluies transforment une rue en bassin. C’est pourquoi la politique d’assainissement ne peut plus être dissociée de la politique routière. Une route peut être parfaite en surface et être fragile si les réseaux qui passent sous son emprise sont vétustes. 

Écoles, une crise qui n’est plus seulement quantitative 

L’école sénégalaise connaît à la fois un déficit d’infrastructures et une dégradation d’une partie du patrimoine existant. En septembre 2025, la Direction de la construction scolaire faisait état d’un déficit de 46 632 salles de classe et reconnaissait l’existence d’infrastructures éducatives vétustes nécessitant des interventions urgentes. [11] Le problème ne concerne pas uniquement le nombre de salles. Des établissements manquent encore d’eau, d’électricité ou de sanitaires adaptés. Les inondations aggravent périodiquement la situation. Le gouvernement avait fait de la remise en état des structures éducatives une priorité dans la préparation de la rentrée scolaire 2025-2026. La réhabilitation des établissements scolaires était une priorité pour garantir aux élèves des conditions d’apprentissage dignes et sécurisées. Les structures affectées par les inondations devaient faire l’objet d’une remise en état rapide et durable, tandis que les établissements les plus vétustes nécessitaient des travaux de rénovation pour répondre aux exigences. 

L’effort prévoyait de porter aussi sur la mise à niveau des équipements scolaires. Le renouvellement du mobilier, des armoires, des tables et des autres matériels indispensables devait accompagner les travaux de réhabilitation pour permettre aux établissements de fonctionner dans de meilleures conditions. Le but était de sortir d’une logique d’intervention ponctuelle après chaque dégradation pour inscrire l’entretien et la maintenance des infrastructures scolaires dans une politique pérenne. [12] 

À Saint-Louis, certaines écoles avaient même été abandonnées en raison de leur état de vétusté. L’école Abdoulaye Mbengue Khaly de Guet-Ndar avait fermé et ses élèves dispersés pendant plusieurs années avant sa réhabilitation. [13] Là encore, la question n’est donc pas de construire davantage, mais de maintenir les bâtiments existants, d’anticiper leur vieillissement et de les adapter aux nouveaux risques climatiques.

 Hôpitaux, le batiment tient, le plateau technique s’épuise

Dans la santé, la dégradation infrastructurelle revêt une forme plus complexe. Elle concerne les bâtiments, mais également les équipements médicaux, les services d’urgence, les réseaux électriques, la climatisation, l’eau, l’assainissement et surtout la maintenance du plateau technique. Le Conseil des ministres de juillet 2026 a dressé un diagnostic explicite. Le gouvernement reconnaît une forte concentration des équipements spécialisés sur l’axe Dakar-Thiès-Diourbel, des besoins importants de réhabilitation des structures sanitaires et une dégradation continue des plateaux techniques due à l’insuffisance de la maintenance. [14] Les conséquences sont lourdes. 

Saturation des établissements de référence, retards de prise en charge, évacuations sanitaires et hausse des dépenses de santé. La Stratégie nationale de développement informe d’un déficit infrastructurel sanitaire. En 2022, le Sénégal comptait 40 établissements publics de santé, dont 40 % sis dans la région de Dakar. Le ratio de lits avait progressé mais restait encore inférieur aux standards attendus. [15] Le pays peut donc construire de nouveaux hôpitaux sans régler entièrement le problème si les équipements médicaux ne sont pas renouvelés, si les bâtiments ne sont pas entretenus et si les personnels techniques chargés de la maintenance sont insuffisants. La véritable infrastructure sanitaire n’est pas seulement un bâtiment. C’est un système.

 L’électricité, un réseau qui doit courir derrière la croissance 

Le secteur électrique offre une autre illustration du décalage entre extension du réseau et nécessité de renouvellement. SENELEC exploite aujourd’hui un réseau de distribution de plus de 46 700 kilomètres de lignes HTA et BT, avec plus de 12 400 postes HTA/BT. [16]. L’ampleur de ce patrimoine rend mécaniquement la maintenance déterminante. Le programme MCA Sénégal II vise précisément à réduire les pertes techniques et la fréquence des coupures grâce à la modernisation du réseau de distribution, par l’installation d’équipements de protection, de télécommande et le renforcement des conducteurs sur les lignes surchargées. [17]

Plus directement encore, le ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines d’alors, Birame Soulèye Diop, avait reconnu en décembre 2025 que la vétusté de certains compteurs Woyofal pouvait perturber la mesure de l’électricité consommée. [18] Il ne s’agit pas d’une crise généralisée du système électrique, mais d’un patrimoine dont certaines composantes doivent être régulièrement remplacées pour maintenir la qualité du service. La pression démographique et l’urbanisation rapide compliquent la situation. Des quartiers nouveaux apparaissent plus rapidement que les capacités de certains postes et réseaux. Le réseau doit constamment être agrandi tout en renouvelant ses éléments les plus anciens. 

Les marchés, une bombe à retardement 

Le diagnostic gouvernemental sur les marchés est particulièrement sévère. Le 21 mai 2026, le Premier ministre Ousmane Sonko avait constaté que la plupart des marchés avaient été construits à partir des années 1970 et souffraient d’une vétusté avancée et de grands risques sécuritaires. Le chiffre est lourd de signification. 53 marchés ont connu un ou plusieurs incendies entre 2013 et 2024. Le diagnostic gouvernemental relève des problèmes techniques, infrastructurels, organisationnels, environnementaux et sanitaires. [19] Le Programme de modernisation et de gestion des marchés prévoit la restructuration de 528 marchés existants et la construction de 67 nouveaux marchés. Une enveloppe de 57,5 milliards de francs CFA sur quatre ans est envisagée à ce titre. [20] Cette situation montre que la dégradation des infrastructures n’est pas toujours celle d’un ouvrage qui s’écroule. Elle peut aussi être celle d’un équipement qui ne correspond plus aux normes de sécurité, de circulation, d’hygiène et d’organisation d’une ville moderne. 

Les infrastructures sportives, entre héritage et rénovation permanente 

Le sport n’y échappe pas. La préparation des Jeux olympiques de la jeunesse a montré l’importance des travaux de réhabilitation d’équipements anciens. Le stade IbaMar-Diop a fait l’objet d’une profonde rénovation. Les autorités ont également identifié plusieurs chantiers sportifs inachevés ou nécessitant une remise à niveau. [21] En juillet 2025, le gouvernement avait demandé l’accélération du programme national de construction d’infrastructures sportives et la relance des chantiers inachevés, tout en appelant à la mise en place d’un cadre de gouvernance et de maintenance des équipements. [22] Cette dernière exigence est fondamentale. La construction d’un stade coûte cher. Son entretien pendant trente ans coûte également cher. Or une infrastructure sportive abandonnée pendant quelques années perd une grande partie de sa valeur initiale. Le problème de l’héritage des JOJ est donc moins celui de la construction que celui de la capacité à faire vivre et entretenir les équipements après les compétitions. 

Aeroports et transports, la modernité elle-même montre des signes de fatigue 

Même les infrastructures récentes ne sont pas immunisées contre les problèmes de maintenance et d’exploitation. À l’Aéroport international Blaise Diagne, des problèmes de climatisation avaient conduit en juillet 2025 à une intervention urgente. [23] À Saint-Louis, le ministre des Infrastructures avait signalé en novembre 2025 des malfaçons dans les travaux de rénovation de l’aéroport Ousmane Masseck Ndiaye, évoquant des fondations du mur de clôture ne répondant pas aux normes. [24] Le problème dépasse donc la simple vétusté. Une infrastructure peut devenir défaillante à cause d’une mauvaise conception, d’une exécution insuffisante, d’une maintenance défaillante ou d’une combinaison des trois. 

Dans le ferroviaire, le changement climatique devient lui aussi un facteur de fragilisation. Le Budget vert 2026 souligne que les infrastructures routières et ferroviaires sont exposées aux événements climatiques. De fortes pluies avaient notamment perturbé le fonctionnement du TER en affectant certains équipements électroniques. [25] La question climatique transforme la notion même de maintenance. Il ne suffit plus de réparer à l’identique. Il faut désormais reconstruire pour résister à des conditions météorologiques plus extrêmes. 

Agriculture et irrigation, le maillon oublié de la souveraineté alimentaire

La souveraineté alimentaire ne dépend pas seulement des semences et des engrais. Elle repose aussi sur les infrastructures hydrauliques, les pistes de production, les magasins de stockage, les chambres froides, les équipements d’irrigation et les ouvrages de maîtrise de l’eau. La Stratégie Sénégal 2050 prévoit des investissements dans les bassins de rétention, les magasins de stockage, les chambres froides et les infrastructures agricoles. [26] Une étude scientifique publiée en 2026 sur la vallée du fleuve Sénégal montre que les infrastructures d’irrigation ont un effet durable sur les surfaces cultivées, mais que les contraintes d’accès à l’eau continuent de limiter l’exploitation de certains périmètres. [27] L’enjeu est énorme. Une infrastructure agricole mal entretenue peut transformer un investissement public en équipement sous-utilisé. La souveraineté alimentaire est donc aussi une politique de maintenance. Il ne suffit pas de construire des forages, des périmètres irrigués, des pistes de production ou des infrastructures de stockage si ces équipements se dégradent faute d’entretien. Chaque panne, chaque piste impraticable ou chaque ouvrage hydraulique défaillant fragilise directement la production et renchérit le coût de l’alimentation. Assurer la longévité de ces infrastructures revient à protéger l’investissement agricole et à garantir la continuité de la production. La souveraineté alimentaire se joue donc autant dans la construction que dans la capacité à faire durer ce qui a été construit. 

Le climat accélère la dégradation i

Il existe enfin un facteur transversal qui rend tous les problèmes précédents plus urgents. Le changement climatique ne constitue plus une menace lointaine, mais une contrainte qui éprouve quotidiennement les infrastructures et réduit leur durée de vie. Le Budget vert 2026 estime à environ 65 milliards de francs CFA les dégâts annuels liés aux inondations et à 3,3 % du PIB les pertes associées à l’érosion côtière. Il indique également que 75 % des zones côtières seraient menacées par l’érosion. Les routes, les écoles, les hôpitaux, les réseaux d’eau, les systèmes d’assainissement, les infrastructures ferroviaires et les équipements urbains sont tous concernés. Le Sénégal doit donc passer d’une logique de réparation à une logique de résilience. Il ne s’agit plus seulement de remettre en état les ouvrages endommagés, mais de les concevoir pour résister aux nouvelles contraintes climatiques. L’infrastructure de demain devra être plus robuste, plus adaptable et davantage anticiper les risques. Une route reconstruite aujourd’hui doit être pensée pour les pluies de demain. Une station d’épuration doit intégrer l’augmentation des volumes à traiter. Un hôpital doit pouvoir fonctionner malgré les épisodes de chaleur extrême ou les perturbations électriques. Une école doit être protégée contre les inondations. Autrement dit, le changement climatique impose désormais de revoir le coût réel d’une infrastructure, en y intégrant non seulement sa construction, mais aussi sa capacité à résister et à durer. Le véritable problème est peut-être moins l’argent que le cycle de vie. 

Le débat sur les infrastructures sénégalaises ne peut cependant pas se réduire à une demande de crédits supplémentaires. Le Sénégal a un patrimoine considérable. Le budget 2026 prévoit par exemple plus de 728 milliards de francs CFA d’autorisations d’engagement pour le ministère des Infrastructures, dont près de 487 milliards pour le programme consacré au développement, à la gestion et à l’entretien des infrastructures routières et ferroviaires. [29] Le problème consiste aussi à savoir comment ces ressources sont programmées, exécutées et orientées.

Pendant longtemps, la logique politique a favorisé l’inauguration. La maintenance, elle, n’inaugure rien. Elle empêche simplement que ce qui a été inauguré quelques années auparavant tombe en ruine. C’est précisément ce changement culturel que semble annoncer le Conseil interministériel de mai 2026. Le gouvernement demande désormais que les projets l’intègrent, dès leur conception, leur exploitation et leur maintenance. [30] Cette orientation pourrait constituer un tournant. 

245 infrastructures dormantes et un patrimoine vieillissant

Le chiffre de 245 actifs et projets recensés par le gouvernement mérite une attention particulière. Il révèle une autre forme de gaspillage public. Une infrastructure achevée mais jamais mise en service continue de coûter à la collectivité, directement ou indirectement. Elle immobilise du capital, se dégrade avec le temps et peut nécessiter de nouveaux travaux avant même d’avoir produit le moindre service. Le Sénégal se retrouve ainsi face à une équation paradoxale. D’un côté, des infrastructures anciennes se dégradent faute de renouvellement. De l’autre, des infrastructures relativement récentes restent inutilisées ou inachevées. Entre les deux, l’État doit financer de nouveaux projets pour répondre à la croissance démographique. C’est cette triple pression qui rend la situation particulièrement préoccupante.

 Le risque d’un patrimoine public à deux vitesses 

Si aucune politique globale de maintenance n’est instaurée, le Sénégal pourrait progressivement connaître un patrimoine public à deux vitesses. D’un côté, quelques infrastructures modernes, concentrées principalement dans les grands pôles urbains, bénéficieront de financements réguliers et de technologies nouvelles. De l’autre, les infrastructures anciennes, particulièrement dans les zones rurales et périphériques, continueront à fonctionner jusqu’à la panne avant d’être remplacées dans l’urgence. Le cas des forages illustre parfaitement ce risque. Les zones rurales disposent d’un patrimoine important, mais une partie de celui-ci arrive simultanément à la fin de son cycle de vie. Le directeur de l’OFOR estime que le tiers concerné doit être renouvelé dans les cinq prochaines années. Le phénomène peut se reproduire dans les routes, les écoles, les réseaux d’assainissement, les hôpitaux et les équipements électriques. 

Une urgence nationale de maintenance

Le véritable enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de construire le Sénégal 2050. Il sera de sauver, entretenir et moderniser le Sénégal déjà construit. Cela suppose d’abord un inventaire exhaustif du patrimoine public. Chaque ouvrage devrait avoir une fiche de vie précisant sa date de construction, son coût, son état, sa durée de vie prévisible, ses besoins de maintenance et son coût annuel d’exploitation. Cela suppose ensuite de sanctuariser les crédits de maintenance. Une infrastructure sans budget d’entretien est une infrastructure en sursis. Il faudra également instaurer une véritable culture de la maintenance préventive. Attendre qu’un forage tombe en panne, qu’une route s’effondre, qu’une station d’épuration déborde ou qu’un équipement hospitalier cesse de fonctionner est presque toujours plus coûteux que de remplacer préventivement une pièce ou de réhabiliter un ouvrage avant sa défaillance. Enfin, il faudra intégrer systématiquement le risque climatique et l’évolution démographique dans le dimensionnement des infrastructures.

Le pays ne manque plus seulement d’infrastructures, il manque de temps 

Le constat qui ressort de cette enquête est finalement plus grave qu’un simple inventaire de routes dégradées, de forages vieillissants ou d’écoles vétustes. Le Sénégal est arrivé au moment où une partie de son patrimoine public entre simultanément dans une phase critique de son cycle de vie. Les chiffres de l’eau rurale donnent la mesure du phénomène. Les routes en donnent la traduction économique. Les écoles en montrent la dimension sociale. Les hôpitaux en révèlent le coût humain. Les marchés en exposent le risque sécuritaire. L’assainissement en révèle la menace sanitaire. Les infrastructures de transport et d’énergie rappellent que même les équipements modernes ne sont pas à l’abri de l’usure. Le problème n’est donc pas uniquement celui de la construction. Il est celui de la durée. Un État peut emprunter pour construire une route. Il peut financer un hôpital. Il peut bâtir une école, un forage ou une station d’épuration. Mais s’il ne finance pas leur entretien, il ne crée pas véritablement du patrimoine. Il transforme progressivement l’investissement d’aujourd’hui en dépense de réparation de demain. La grande bataille infrastructurelle du Sénégal ne sera donc peut-être pas celle des inaugurations. Elle sera celle, beaucoup moins spectaculaire, de la maintenance. C’est à cette condition que le pays pourra transformer les investissements accumulés depuis plusieurs décennies en véritable capital public et éviter que le Sénégal 2050 ne soit condamné à reconstruire, demain, ce qu’il avait déjà construit hier.

Sources documentaires

1. République du Sénégal, Vision Sénégal 2050 – Stratégie nationale de Développement 2025-2029, notamment le diagnostic sur l’efficacité de l’investissement et les besoins en infrastructures. 

2. Primature du Sénégal, Conseil interministériel sur les Infrastructures, 21 mai 2026, notamment le recensement des 245 actifs et projets. 

3. Entretien avec Serigne Mbacké Dieng, directeur de l’OFOR, SudQuotidien du 14 septembre 2026. 

4. APS, FERA – Le nouveau directeur général dresse un constat alarmant de l’état du réseau routier national, 8 août 2026. 

5. République du Sénégal, Vision Sénégal 2050, diagnostic sur la sécurité routière et la dégradation des infrastructures. 

6. APS, reportages sur la dégradation des routes à Touba et à Bakel. 

7. Conseil des ministres du 16 juillet 2026, programme d’urgence de réhabilitation des ouvrages de franchissement. 

8. Ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement, programme d’assainissement et de gestion des eaux pluviales. 

9. Banque mondiale et Ministère de l’Hydraulique, Compact national pour la sécurité de l’eau – Sénégal 2026-2030. 

10. CETUD, diagnostic de l’état de l’assainissement sur la voirie. 

11. APS, Plus de 46 000 salles de classe manquent encore au système scolaire sénégalais, 26 septembre 2025. 

12. Primature du Sénégal, préparation de la rentrée scolaire 2025-2026. 

13. APS, situation des établissements scolaires vétustes à Saint-Louis. 

14. Conseil des ministres du 16 juillet 2026, diagnostic du plateau technique et des besoins de réhabilitation sanitaire. 

15. Vision Sénégal 2050, diagnostic des infrastructures sanitaires. 

16. SENELEC, données 2025 du réseau de distribution. 

17. MCA Sénégal II, programme d’amélioration du réseau de distribution électrique. 

18. APS, vétusté des compteurs Woyofal, 5 décembre 2025. 

19. Primature du Sénégal, diagnostic des marchés publics, 20 mai 2026. 

20. Ibidem. Programme de restructuration des 528 marchés et construction de 67 marchés modernes.

 21. APS, réhabilitation du stade Iba-Mar-Diop. 

22. Conseil des ministres du 3 juillet 2025 sur les infrastructures sportives. 

23. APS, problèmes de climatisation à l’AIBD, 26 juillet 2025. 

24. APS, défaillances constatées à l’aéroport de Saint-Louis.

25. Ministère des Finances, Budget vert 2026, risques climatiques pesant sur les infrastructures.

 26. Vision Sénégal 2050, programme d’investissements publics dans l’agriculture, l’eau et les transports. 

27. Journal of Development Economics, étude 2026 sur les infrastructures d’irrigation dans la vallée du fleuve Sénégal. 

28. Budget vert 2026, estimation des dommages liés aux inondations et à l’érosion côtière. 

29. Projet de Loi de finances initiale 2026, crédits du ministère des Infrastructures. 

30. Conseil interministériel sur les infrastructures, 21 mai 2026, sur la nécessité d’intégrer exploitation et maintenance dès la conception des projets.

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